Sépultures privées

Des témoins immuables du passé.

E
n se promenant à travers les communes de Saint-Michel et de Saint-Maurice, (mais également dans les communes voisines), on découvre souvent au détour d’un chemin un cyprès, un muret, une pierre tombale ou une vieille plaque en marbre qui rappellent une page douloureuse de l’histoire vivaroise. Effectivement, on compte des dizaines de vieux cimetières privés à proximité des différents hameaux : Boucharnoux, Conjols, la Vigne, Les Peyrets, La Combe (photo ci-contre), Palix, Combier, … Le hameau de Trouiller, qui a les honneurs de la couverture de ce numéro, en totaliserait à lui seul une bonne dizaine ! Pour bien en comprendre l’origine, effectuons un retour en arrière de plusieurs siècles.

La contestation religieuse s’étend en Europe :

Au cours du Moyen-Âge l’Église avait déjà dû faire face à des mouvements contestant son autorité, mais elle avait réussi à les canaliser ou à les mater, condamnant souvent les « hérétiques » à être brûlés vifs. Toutefois, il en ira autrement avec la Réforme qui sonnera le départ de luttes fratricides interminables, ensanglantant et affaiblissant le Royaume de France. C’est en 1517 que le prêtre germanique Martin Luther mit le feu aux poudres en affichant sur la porte de son église ses 95 thèses dans lesquelles il remettait en cause le dogme même de l’Église, opposant aussi l’opulence du Vatican au dénuement des curés de campagne et à la misère de leurs ouailles1. L’invention de l’imprimerie 2 sera une des facteurs déterminants pour la diffusion des nouvelles idées qui recevront un écho très favorable à Strasbourg dès 1518 avant de se répandre dans d’autres régions. Séduit par ces théories, Calvin ne tardera pas à suivre le même chemin. S’attaquant à la hiérarchie ecclésiastique et à la surabondance des rites catholiques. Luther sera excommunié par le pape et Calvin devra se réfugier à Genève : leurs idées, adoptées par une foule de chrétiens, sèmeront le désordre dans divers pays d’Europe.

Une paix bien éphémère après les Guerres de religion.

E n France, le XVI° siècle avait été marqué par une répression impitoyable contre les tenants de la religion « prétendue réformée »3 et par les combats qui en découlèrent. En promulguant l’Édit de Nantes en octobre 1598, présenté comme irrévocable,  Henri IV avait souhaité mettre un terme à ces guerres fratricides et rétablir la paix religieuse après tous ces évènements sanglants qui avaient ravagé le Royaume de France. Cet édit définissait les lieux où les protestants pourraient à l’avenir célébrer librement leur culte et ordonnait aussi de leur attribuer un terrain pour enterrer leurs morts. Hélas, suite à l’assassinat du « bon roi Henri » en 1610 par Ravaillac, un catholique fanatique, la trêve sera de courte durée et elle laissera vite place à l’inquiétude. Effectivement, au cours des décennies suivantes, la « croisade » engagée par Louis XIII et son ministre Richelieu contre les places fortes protestantes 4 démontrera la volonté de revenir sur la parole royale et d’anéantir les Huguenots. Louis XIV poursuivra la même politique et révoquera l’Édit de Nantes en signant l’Édit de Fontainebleau(1685). Pendant toute cette période, la répression fut féroce avec dragonnades5 et arrestations en Vivarais mais aussi dans d’autres provinces du royaume.

Fuyant toutes ces persécutions, environ 150 000 Huguenots6 français s’exilèrent en emportant avec eux argent et savoir-faire, ce qui pénalisa gravement le pays et fit le bonheur des états voisins, Suisse, Pays-Bas, Allemagne qui n’en demandaient pas tant7 ! Les autres protestants, surtout les plus pauvres, durent rester sur place et subir la répression royale : s’ils refusaient d’abjurer leur foi, ils étaient contraints de vivre comme des parias, sous la menace permanente d’une arrestation et de tortures, se cachant pour célébrer leur culte et ensevelir leurs morts. La situation perdura jusqu’à la veille de la Révolution. Les victimes les plus célèbres de cette véritable « chasse aux sorcières » sont certainement Marie Durand et Jean Calas. La première, née à Pranles, près de Privas, fut enfermée de 1730 à 1768 avec d’autres femmes insoumises dans la Tour de Constance à Aigues-Mortes. Quant au second, un marchand toulousain, il fut condamné injustement au supplice effroyable de la roue8.

C es évènements tragiques ont divisé durablement les mentalités vivaroises entre conservateurs et progressistes, déterminant au XIX° siècle l’orientation politique des habitants en fonction de leur religion : les catholiques étant majoritairement favorables à la Monarchie, influencés par l’alliance traditionnelle entre « Le trône et l’autel », les protestants étant majoritairement favorables à la République, marqués par les attaques royales contre leurs semblables. C’est ce qu’a analysé en détails le regretté Alain Sabatier dans son excellent ouvrage publié en 1975. Ses conclusionsne manquèrent pas de soulever des remous au sein de sa famille de forte tradition catholique installée à Vernoux où le père était boulanger Place Grenette. Le livre peut être emprunté à la Biblianous, où je l’ai mis à la disposition des lectrices et des lecteurs souhaitant le lire. L’article suivant, intitulé « Religion », envoyé par Lionel Nocérat, décrit la situation il y a un siècle en Ardèche, telle que l’a vécue sa grand-mère  : heureusement aujourd’hui les passions se sont quelques peu apaisées.

La légalisation des cimetières privés.

La Révolution mit enfin un terme aux persécutions mais c’est seulement sous Napoléon que les cimetières familiaux seront légalisés par décret impérial : « Toute personne pourra être enterrée sur sa propriété, pourvu que la dite propriété soit hors et à la distance prescrite de l’enceinte des villes et bourgs. » D’autre part, selon la réglementation des cimetières publics de 1804, « chaque culte doit avoir un lieu d’inhumation particulier, et dans les cas où il n’y aurait qu’un seul cimetière, on le partagera par des murs, haies ou fossés, en autant de parties qu’il y a de cultes différents, avec une entrée particulière pour chacune et en proportionnant cet espace au nombre d’habitants de chaque culte ». Toutefois, les familles protestantes devront souvent se battre pour pouvoir enterrer leurs morts décemment, ailleurs que dans le coin réservé aux immondices, comme ce fut longtemps le cas au Père Lachaise, en particulier.

Finalement, les lois laïques de 1881 supprimeront les espaces réservés et les murs les séparant : cette décision soulèvera l’opposition violente du clergé. A St-Michel ce sera différent puisqu’un cimetière protestant avait déjà été créé en 1870 en contrebas du temple. Celui-ci sera surtout utilisé par les familles résidant au chef-lieu qui ne disposaient pas de terrains pour ensevelir leurs défunts, car les protestants conserveront le droit d’enterrer leurs morts dans leur propriété et c’est ce qu’ils feront majoritairement, même encore aujourd’hui. Toutefois, il n’est plus possible de créer de nouveaux cimetières privés et, de plus, depuis quelques décennies, cette tradition d’inhumation est soumise à de nouvelles règles9.

A la fin des années 1940, les deux cimetières religieux du village arrivant presque à saturation, le Conseil Municipal voulut prendre les devants et lança l’idée d’un cimetière communal ouvert à tous. Cependant ce projet, prévu en contrebas de la route départementale, au virage des Fontettes, ne verra jamais le jour. Il faudra attendre encore plus de 50 ans avant la création du cimetière public actuel sur un terrain cédé par la propriétaire de l’époque, Mme Alice Palix.

Nos deux communes étant situées en pleine terre huguenote, il n’y a rien d’étonnant qu’elles comptent de nombreuses sépultures privées, qui ont plus ou moins bien résisté aux assauts du temps. Elle se répartissent en trois grandes catégories  :

-les tombes anonymes, situées au bord des champs ou au milieu des bois, qui ne comportent aucun signe distinctif,

les tombes situées dans un coin du jardin, souvent signalées par un arbuste (du lilas par exemple)

les tombes situées dans un cimetière clos, matérialisé par une grille, des murets et des cyprès comme dans la photo ci-jointe.

Et puis, au cours du XX° siècle sont aussi apparus les caveaux qui renferment les cercueils et les urnes funéraires.

En attendant la suite, passez un bon hiver.

Chap’s

Les personnes nouvellement installées  qui désireraient en savoir davantage sur nos deux communes peuvent aller sur http://fjep.chabriole.fr/journal-chabriole-en-ligne/ où sont archivés tous les numéros de la revue. Par ailleurs, mes articles consacrés à l’histoire locale (la Révolution, le train CFD, l ‘eau, la guerre de 1870, les années 1830, etc.) sont accessibles sur https://chabrillanoux.home.blog/

1 Il avait été scandalisé par l’affaire des indulgences : face à l’immensité des travaux de la basilique Saint-Pierre, les papes Jules II et Léon X avaient annoncé à leurs fidèles que ceux qui participeraient à son financement bénéficieraient d’indulgences et accéderaient plus facilement au paradis. «C’est une invention humaine, écrit-Luther, de prêcher que sitôt que l’argent résonne dans leur caisse, l’âme s’envole du Purgatoire. Ce qui est certain, c’est qu’aussitôt que l’argent résonne, l’avarice et la rapacité grandissent.»(n° 27 et 28).

2La première bible a été imprimée par Gutenberg à Mayence vers 1450.

3Telle qu’elle était définie à l’époque par ses adversaires.

4 Sièges de La Rochelle et de Privas en 1628 et 1629.

5 Louis XIV avait envoyé ses dragons dans les campagnes pour mater les récalcitrants. C’est ainsi que le 27 septembre 1701 le comte de Broglie donna l’ordre « de raser de fond en comble, jusque aux fondements, la maison du nommé David Marlier dit Ranchon, du lieu de Ranchon, paroisse de Saint-Michel–de-Chabrillanoux, dans laquelle il s’est tenu une assemblée, malgré la défense du roi ». Le malheureux Marlier sera pendu à Vallon.

6 Parmi eux, il y avait beaucoup d’artisans et de manufacturiers (notamment spécialisés dans des métiers prestigieux, comme le travail de la soie).

7 C’est une banalité de dire qu’à l’époque de la monarchie absolue, l’essentiel des décisions visait à renforcer le pouvoir royal et à maintenir les privilèges de la noblesse et du clergé, contre les intérêts du peuple (le tiers-état).

8 L’affaire Calas souleva l’indignation de Voltaire qui eut le courage de publier  le Traité sur la tolérance, à l’occasion de la mort de Jean Calas, Il obtint une audience auprès de Louis XV et arracha la réhabilitation de cet innocent, hélas massacré pour rien, à coups de barres de fer.

9 «  Ainsi, l’inhumation dans une propriété particulière du corps d’une personne décédée est autorisée par le préfet du département où est située cette propriété sur attestation que les formalités prescrites par l’article R. 2213-17 du code général des collectivités territoriales  et par les articles 78 et suivants du code civil  ont été accomplies et après avis d’un hydrogéologue agréé, qui constatera l’absence de risque de contamination des eaux ».

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