Le voyage de sa vie1, entre pôle nord et équateur…Au début de la Seconde guerre mondiale, avant l’invasion de la France par les armées allemandes, des soldats ardéchois mobilisés au sein de plusieurs bataillons de chasseurs alpins, ont été envoyés en Scandinavie afin de soutenir la Norvège, une des premières cibles d’Hitler. Dans les pages qui suivent, je me suis attaché à faire revivre le périple de l’un d’entre eux2, en m’appuyant sur son journal de campagne et sur les résultats de mes diverses recherches. Cette aventure peu commune méritait bien d’être portée à la connaissance des jeunes (et moins jeunes !) générations.En ce matin du 8 mai 1945, quand Albert ouvrit les volets de sa chambre, le soleil commençait tout juste à briller depuis les montagnes dominant le village des Ollières. Avec les jours qui grandissaient, la famille Dejours se levait de très bonne heure afin de rattraper le temps perdu : le coup de froid du 1° mai, qui avait surpris tout le pays, les avait mis en retard dans leurs travaux de printemps. « Y-a plus de saison ! En moins d’une semaine on est passé de l’hiver à l’été ! » réagit le jeune homme. L’épaisse couche de neige tombée le jour de la Fête du travail avait complètement disparu du paysage, mangée par le chaud vent du midi qui soufflait depuis deux jours. Dans les échamps3 en contrebas de Conjols les voisins s’affairaient déjà pour planter leurs semences de pommes de terre.Ayant rapidement avalé son café d’orge et enfilé ses sabots, Albert descendit jusqu’au potager, muni de son piochon, bien décidé à « en mettre un bon coup », selon son expression favorite. Vers 11 heures, Élie, après s’être occupé du bétail, avait appris à la TSF la reddition sans condition de l’Allemagne nazie et il descendit annoncer la bonne nouvelle à son frère. Occupé à repiquer des plants de salade, Albert se redressa aussitôt, appuya son piochon contre le banc en pierre, quitta sa casquette et s’essuya le front avec son mouchoir. — Enfin, c’est pas malheureux ! Depuis le temps ! —Tu as raison ! Cela fait cinq ans et neuf mois exactement ! Plus qu’en 14 ! — Et Hitler, qu’est-il devenu ? On l’a arrêté ? — Hélas, non ! On l’a retrouvé mort dans son bunker. —Bon débarras ! Il a mis l’Europe à feu et à sang ! —Tu peux dire le monde entier ! Mais, cette fois, ce sera peut-être bien la « der des der » !—Qu’ils crèvent ces salauds ! Ils nous en ont assez fait baver pendant tout ce temps ! —C’est quand même grâce à eux que tu as appris à skier et que tu as pu visiter la Norvège ! lui répondit-il avec une pointe d’humour. —Visiter ? Un bien grand mot ! Tu sais, je m’en serais passé !Effectivement, sans cette maudite guerre, Albert n’aurait jamais chaussé les skis ni n’aurait jamais pu admirer le soleil de minuit. En réalité, son aventure débute à la fin de l’été 1939, précisément le samedi 2 septembre, après que le gouvernement Daladier ait décidé la mobilisation générale, en soutien à la Pologne, sauvagement agressée par les nazis. Appelés à défendre leur patrie, Albert et Aimé confient à leur frère, non mobilisable, le soin de s’occuper de leurs vieux parents et de rentrer les dernières récoltes avant l’arrivée de l’automne. Bien qu’ayant déjà mis les foins et les moissons à l’abri, le travail ne manque pas à la ferme : en plus des nombreuses tâches quotidiennes, il faut fendre du bois pour l’hiver, nettoyer tous les tonneaux à l’approche des vendanges, sans oublier de ramasser les châtaignes.C’est ainsi que, la musette en bandoulière, les deux fils Dejours quittent Conjols à pied et s’engagent en direction de la vallée. Ils sont accompagnés par quelques voisins, Prosper, Henri et Sylvain, qui ont eux aussi reçu leur feuille de route et qui laissent derrière eux femme et enfants. Lors de leur entrée aux Ollières ils croisent une foule de femmes alignées devant les vitrines des magasins, en attente de faire le plein de linge et de couvertures : déjà le bruit court que ce conflit sera pire que le précédent et que l’on manquera de tout, alors elles n’ont aucune envie de se laisser prendre au dépourvu, comme ce fut le cas pour leurs mères en 1914 !Les deux frères ne sont pas les seuls à embarquer sur le train à vapeur, ils y retrouvent une bonne partie des ouvriers employés aux usines Fougeirol. Les compartiments étant bondés, certains préfèrent grimper dans le wagon à bestiaux, vide en ce samedi matin. Quelque peu dépassé par les évènements, le chef de gare les laisse faire. Albert n’a pas pu trouver de place assise et il reste debout dans le couloir. Il regarde défiler lentement les champs de pêchers, la tête appuyée contre le vitre. En traversant le viaduc de la Pimpie, il dit adieu à sa terre natale qu’il voit disparaître derrière la montagne. C’est bien dommage de devoir quitter son pays par une si belle journée ! Il pense à tout le travail qui reste à faire à Conjols et il s’interroge sur le sort qui lui sera réservé dans les prochains mois. Son père lui a assez répété qu’en 1914 il était parti avec la certitude de rentrer pour Noël alors qu’il avait dû patienter plus de quatre ans avant de revoir son hameau ! Et encore, il n’avait pas eu à se plaindre, puisqu’il était revenu sain et sauf, sans une égratignure, à la différence de nombreux camarades défigurés, estropiés ou tués lors des combats ! En gare de Livron, les chemins des deux frères se séparent, Aimé devant embarquer immédiatement avec quelques autres hommes de Saint-Michel pour rejoindre le 28° BCA à Grenoble. Quant à Albert, il ne partira que le lendemain avec l’express de dix heures, ce qui lui laisse le temps d’aller embrasser sa sœur qui habite juste à côté. Ainsi, Henriette aura la surprise de cette rencontre imprévue et elle se fera sûrement un plaisir de l’inviter à souper et à dormir. Le lendemain, dimanche 3 septembre, à l’issue d’un voyage de plus de cinq heures et de maintes haltes interminables, Albert pose le pied à Gap en fin d’après-midi et rejoint le 14° BCA4, en formation à Meyières, distante de quatre kilomètres. Dès le lendemain, Albert, une des rares recrues titulaires du permis de conduire, est tout de suite désigné comme chauffeur, savourant ainsi le plaisir de s’installer au volant d’une camionnette Renault, flambant neuve. Pas le temps de traînasser, le régiment prend la direction de Grenoble puis de Bourg d’Oisans. Albert se voit alors confier une voiture de liaison Citroën 11 CV, destinée aussi à transporter les officiers : le luxe pour un gars comme lui, à peine sorti de sa campagne ardéchoise. En quelques jours, les routes des Alpes n’auront plus de secrets pour lui et La Grave, Le Trenet, le barrage du Chambon lui deviendront vite des lieux familiers. Le 14° BCA passe tout le mois d’octobre à naviguer entre le Lautaret, La Mure, Barcelonnette, découvrant la première neige au col de l’Iseran où les jeunes chasseurs sont confrontées à un froid sibérien qui les change de leur environnement habituel. A côté des glaciers de La Meije, Conjols, c’est le « Petit Nice », selon les dires des Saint-Michaloux !Effectivement, cette année-là, l’hiver est précoce et glacial : « C’est chaque fois pareil en période de guerre ! Mais ça forge le caractère ! Avec ce qui vous attend prochainement, vous en aurez certainement besoin, car vous n’avez encore rien vu !» répète le colonel sur un ton péremptoire qui impressionne les jeunes recrues. Ayant survécu aux affres du chemin des Dames où il avait perdu le bras droit, cet ancien de 14-18 sait parfaitement de quoi il parle et il demeure convaincu que ses hommes ont grand besoin de s’endurcir s’ils veulent se montrer dignes de leurs ancêtres les poilus ! Pour sa part, Albert se rassure en se disant que les boches ne sont pas près de s’emparer de la ligne Maginot, « Une muraille infranchissable ! » selon le titre d’un article du Petit Dauphinois qu’il a lu quelques mois auparavant. Par ailleurs, en qualité de chauffeur, il est dispensé des marches harassantes avec tout le barda sur le dos, sans oublier le casque lourd et les quatre kilos du MAS 36. C’est pourquoi il s’habitue sans trop de peine à cette vie de nomade changeant de bivouac tous les jours. Cependant, comme ses camarades de section, il doit s‘adapter aux nuits passées au clair de lune ou dans des abris de fortune creusés sous des branches de sapin. Certains soirs, la chance lui sourit et il trouve une paillasse chez un garde champêtre ou un paysan bienveillant. Alors, il savoure son bonheur d’avaler une bonne soupe aux choux, bien installé au coin d’une cheminée ! Et, chaque fois, c’est l’occasion d’évoquer les épisodes douloureux vécus par ses hôtes dans les tranchées lors du premier conflit mondial. A défaut d’un matelas confortable, il sait aussi se contenter d’une place dans une fenière5 ou bien au chaud dans le coin d’une étable ! Cependant, Albert, habitué très jeune par sa mère à une bonne hygiène corporelle, n’apprécie guère de passer plusieurs jours sans pouvoir faire sa toilette et changer de vêtements, une situation qui se répète trop souvent à son goût :.Lors de ses déplacements en voiture, Albert a tout le loisir de découvrir les magnifiques paysages enneigés. Il est séduit par le village du Montgenèvre, qui est situé à portée de fusils des troupes italiennes. Les derniers jours de formation militaire se déroulent aux alentours de Briançon ; là-haut, à plus de 1 500 mètres, un épais manteau blanc recouvre les massifs. Profitant de la présence d’une paire de jumelles dans sa voiture, il s’arrête chaque fois que l’occasion s’offre à lui et admire à distance les différentes fortifications édifiées les siècles précédents au sommet des montagnes. Il n’a pas oublié ce que lui avait expliqué madame Chazel à l’école communale : « Au siècle dernier, la Savoie appartenait au Royaume du Piémont ». Fort de ce souvenir, il conclut en ces termes « Si j’ai bien compris, ces constructions imposantes étaient donc les gardiennes de la frontière ! » Il a alors une pensée reconnaissante envers son institutrice qui lui avait appris tant de choses. Cependant, Albert regrettait que ses parents n’aient pas écouté cette enseignante quand elle était venu les rencontrer à Conjols. Ce jour-là, elle avait tenté, en vain, de les convaincre de présenter leur fils au concours des bourses. S’ils l’avaient écoutée, peut-être qu’aujourd’hui il aurait à son tour fait l’école normale et apprendrait à lire et à écrire aux jeunes saint-michaloux ! Finalement il se verrait bien, vêtu d’un costume sombre, en train d’écrire à la craie sur le grand tableau noir ! Soudain, il regarde sa montre et constate que l’heure avance. Il coupe court sa réflexion, replace les jumelles dans leur étui et reprend le volant de sa Citroên en se disant : « Inutile de revenir en arrière, j’aime bien mon travail de paysan mais aujourd’hui la situation est grave. Si ce soir j’arrive en retard au campement, le lieutenant va m’appeler Arthur ! » Finalement, à l’issue de deux mois occupés à parcourir à ski les chemins et les pistes de montagne, Noël surprend les chasseurs alpins dans les environs de Barcelonnette alors que les températures sont redevenues plus clémentes. Ils ont droit à une trêve salutaire qui leur permet de faire un brin de toilette ainsi que leur lessive. Ensuite les uns s’enfoncent dans une sieste réparatrice alors que les autres se mettent à l’écart, le temps de rédiger une lettre destinée à leur famille. Le soir du 24 décembre, on leur sert un repas de fête avec pâté , jambon, dinde, choux à la crème et oranges, le tout arrosé de vin mousseux et de café au rhum. C’est à la fin février que se terminent les grandes manœuvres hivernales : les hommes sont désormais opérationnels et doivent se préparer à partir au combat.Le lieutenant leur apprend que le 14° BCA vient d’être intégré au Corps expéditionnaire en Scandinavie, nouvellement créé afin d’aller porter main forte aux Finlandais agressés par les soviétiques. Cependant les ordres et les contre-ordres se succèdent. Ayant pris en train la direction du Cotentin, les chasseurs alpins font une halte à Lyon-Perrache où ils sont accueillis par les bénévoles de la Croix Rouge qui leur distribuent du café et des brioches. En remerciement, la fanfare du bataillon leur joue quelques marches militaires sous les applaudissements des voyageurs en transit dans la gare. A peine arrivés à Cherbourg, les chasseurs reçoivent l’ordre de remonter dans le train et de retourner à la caserne qu’ils ont quittée quelques jours plus tôt. N’ayant pas reçu d’autres précisions de la part de leurs supérieurs, ils trouvent cette décision incompréhensible et Albert ne manque pas de réagir : « Ils n’ont que ça à faire au Ministère ? Ce n’est pas de cette manière qu’on va gagner la guerre !».Ce n’est que plus tard que le lieutenant expliquera à ses hommes les véritables raisons de ce volte-face6. Il leur racontera aussi l’épisode tragique du Lac Ladoga dont lui avait parlé le colonel et qui les impressionnera fortement. Effrayés par les flammes d’un gigantesque incendie de forêt, des centaines de chevaux s’étaient jetés dans le lac. Au cours de la nuit, sous l’effet de la température polaire, ils furent pris dans la glace et pendant tout l’hiver seules leurs têtes dépassaient de la surface.Avec l’arrivée du mois de mars, les jours s’allongent et la lumière solaire se fait plus intense, accélérant la fonte des neiges. Le bataillon peut ainsi reprendre ses longues marches dans la montagne dans l’attente des choses sérieuses. Effectivement, le ciel de l’Europe, déjà bien gris, s’assombrit encore davantage. Quelques jours plus tard, le lieutenant annonce à ses hommes que les allemands viennent d’attaquer la Norvège et qu’ils occupent les ports d’Oslo et de Bergen, entre autres. Des régiments ennemis sont aussi parachutées dans diverses localités du sud, désorganisant la défense norvégienne en la prenant à revers. En conséquence, le pays appelle à l’aide ses alliés franco-britanniques. C’est ainsi que le corps expéditionnaire est réactivé et doit se préparer à prendre la mer. Le départ est prévu le surlendemain, 15 avril. Pour leurs dernières heures passées en Savoie, le colonel donne quartier libre à ses hommes. Albert et quelques autres chasseurs en profitent pour rendre visite aux parents nourriciers d’un camarade de bataillon qui ont une ferme dans les environs. La soirée bien arrosée se prolonge fort tard dans la nuit et la fine équipe est bien émoustillée quand elle reprend la direction de ses cantonnements. Toutefois, Albert réussit à rentrer sans encombre avec la Peugeot 402 prêtée par le lieutenant en charge de l’approvisionnement. En cette veille de départ, une question occupe les esprits : « Où va-t-on nous envoyer ? ». En route pour Brest, maintenant ! Albert va traverser la France pour la première fois de sa vie. Devant lui défilent les gares, les unes après les autres ; à Lyon succède Paray-le-Monial, puis Moulin. De beaux paysages se déroulent sous ses yeux, la Saône-et-Loire avec ses beaux pâturages clôturés et ses troupeaux de vaches à la robe claire. Ensuite, la région devient montagneuse et pittoresque : un viaduc cède la place à un tunnel, puis à un autre viaduc et à un autre tunnel. Au lever du jour, le convoi approche d’un carrefour ferroviaire important où les hommes pourront faire un peu de toilette et se débarrasser de la poussière du voyage. Il est 5 heures 30 du matin et c’est la gare de Tours qui les accueille sous sa magnifique verrière. Juste le temps de casser la croûte et le train repart à toute vapeur au milieu d’une région entretenue comme un jardin. En passant en bordure de la Loire, Albert prend le temps de regarder les péniches tractées par des attelages de chevaux. Nouvelle halte vers la mi-journée à Rennes, entourée d’immenses prairies, de pommiers, de landes. Ensuite, Albert est ébloui par des villages aux maisons creusées dans la roche. Puis arrivent Lamballe, Guingamp, Saint-Brieux où l’océan est déchaîné avec ses vagues écumantes qui se brisent sur la côte. A Morlaix le train emprunte un immense viaduc qui enjambe la ville, laissant les chasseurs admiratifs. Finalement, c’est en pleine nuit que crissent une dernière fois les freins indiquant l’arrivée au terminus : Brest. Après quelques heures de repos inconfortable dans les wagons, l’air marin et le bruit des vagues parviennent aux narines et aux oreilles d’Albert et le tirent de son sommeil. Immédiatement sur pied, il décharge en vitesse son véhicule. Le port s’éveille avec son activité intense, les dockers chargent ou déchargent des marchandises en tous genres ainsi que des tonneaux de vin et de cidre. Tout autour, les Tommies s’agitent, sympathisent avec les chasseurs, baragouinent quelques mots de français et leur proposent des cigarettes.Avant d’embarquer, Albert fait le tour de la ville avec quatre camarades afin de se changer un peu les idées. Flânant dans les vieux quartiers du centre où la vogue annuelle bat son plein, les cinq chasseurs alpins découvrent une musique qui leur est inconnue, ils s’attardent aussi dans la rue Saint-Malo où logent les ouvriers du port depuis des siècles. Au terme de leur promenade, ils s’installent dans un café situé sur le quai, à proximité de la criée, en attendant que que le bataillon soit arrivé au complet. Albert en profite pour griffonner quelques mots sur une carte postale qu’il adresse à sa famille : « Bons baisers depuis Brest, un charmant port breton. On va embarquer pour la Norvège. Je pense bien à vous. Albert ». Il ignore simplement que, quatre ans plus tard, ce « charmant port breton » ne sera plus que ruines et désolation suite aux tonnes de bombes déversées par l’aviation alliée et aux combats meurtriers.Finalement, à 16 heures, les derniers éléments du bataillon passent devant le café et les cinq « touristes » le suivent jusqu’au « Président Paul Doumer », un magnifique paquebot mis en service en 1933. Après une longue attente sous une pluie fine et un vent violent venu du large qui leur donnent un aperçu de la région, les chasseurs montent à bord les uns derrière les autres, chargés de tous leurs équipements. Sous leurs pieds, les vagues écumantes viennent se briser contre le quai et la coque du navire, laissant redouter une navigation agitée. Les couchettes ont été aménagées dans les cales au niveau de la ligne de flottaison. En conséquence elles sont très peu éclairées car elle ne disposent pas de hublots. Albert s’installe près de la proue, à côté de gros tubes en acier dans lesquels coulissent les énormes maillons de la chaîne d’ancrage. Sitôt installé, Albert remonte sur le pont, désireux de ne pas manquer la sortie du port. Alors que les remorqueurs font ronfler leurs moteurs à pleine puissance et commencent à ébranler la coque du « Président Paul Doumer », la fanfare de la marine accompagne le mouvement en jouant des marches militaires. C’est la gorge serrée qu’Albert regarde le bateau s’éloigner du quai et passer la jetée. Ému, il laisse même échapper quelques larmes, tout comme ses proches camarades qui donnaient pourtant l’impression d’être de rudes gaillards au cœur de pierre. Tandis que le soleil décline lentement à l’horizon les chasseurs alpins admirent trois majestueux cuirassés amarrés près de l’arsenal, le « Richelieu », le « Strasbourg » et le « Dunkerque », qui font la fierté des forces navales françaises. C’est alors que retentit un bruit infernal qui surprend les passagers : ce sont les machines qui s’ébranlent. Quelques minutes plus tard, les remorqueurs larguent les amarres et se déportent à bâbord et à tribord pour laisser passer le paquebot qui commence à tanguer dans la mer démontée. Albert ne tarde pas à en ressentir les effets désagréables, éprouvant le besoin de respirer à pleins poumons. Ensuite, il prend sa gourde attachée à la ceinture et avale quelques gorgées d’eau fraîche. Une fois au large, un spectacle inhabituel s’offre aux hommes du bataillon : les derniers rayons éclairent la côte et font rougeoyer les roches de granit déchiqueté. Au bout de quelques minutes, le ciel commence à pâlir et le crépuscule s’étend peu à peu sur le bateau. Pour des raisons évidentes de sécurité, aucune lumière ne vient illuminer le pont du navire. Resté dans l’obscurité, appuyé au bastingage en compagnie de son camarade de Saint-Julien-du-Gua, il n’est pas pressé de descendre s’enfermer dans la cale et il engage la conversation sur leur pays d’Ardèche. Tous les deux ressentent le même besoin d’évoquer ces années d’insouciance qui sont train de tomber dans l’oubli face à la brutalité des évènements. Après une première nuit tranquille, perturbée seulement pas la vibration des machines, le convoi longe les côtes anglaises, à la merci des sous-marins et des Stukas ennemis. La mer a retrouvé son calme, agitée simplement par une légère houle.Entassés dans les cales, avec leur gamelle coincée entre leurs jambes, les soldats doivent se contenter d’un rata infâme qui suscite leur mécontentement. « On n’est pas des cochons ! » s’écrit l’un d’entre eux, sous les applaudissements de ses camarades. Cette réaction est d’autant plus justifiée que les officiers ne sont pas logés à même enseigne. Au lieu d’être près de leurs hommes, ceux-ci sont servis dans la salle à manger. Une délégation de chasseurs monte présenter ses doléances au colonel qui leur fait porter des bouteilles de bière, insuffisantes cependant pour calmer leur mauvaise humeur. Toutefois, ces préoccupations alimentaires passent vite au second plan car les sirènes d’alarme retentissent, suivies de fortes explosions, obligeant tous les passagers à s’allonger sur le plancher jusqu’à la fin de l’alerte. Le convoi a été attaqué par un sous-marin allemand dans le canal Saint-Georges, entre l’Irlande et le Pays de Galles, provoquant la réaction immédiate de deux bateaux d’escorte qui font demi-tour. Au bout de quelques miles, le « Président Paul Doumer » est rejoint par le contre-torpilleur « Le Vautour » qui vient de détruire le submersible. Une nappe d’huile remontée à la surface en apporte la confirmation.—Cette nouvelle est rassurante ! On est débarrassé d’une menace ! réagit Albert. —Mais elle est aussi inquiétante, car cela veut dire qu’il peut y avoir d’autres sous-marins qui patrouillent dans le secteur ! Effectivement, le convoi doit faire preuve d’une grande vigilance, car le rayon d’action des submersibles allemands s’est largement étendu. D’ailleurs, le « Président Paul Doumer » en fera lui-même les frais le 30 octobre 1942 quand une torpille du U604 l’enverra par le fonds, en plein océan Atlantique, à plus de 1 500 kilomètres de Tanger. S’étant enfin tirés de ce mauvais pas, les navires poursuivent leur route vers le nord de l’Écosse et mouillent l’ancre dans une baie déserte, entourés par les cris perçants des mouettes et des goélands toujours à l’affût des restes de nourriture jetés par dessus bord. Accoudé au bastingage, Albert retrouve ses réflexes d’homme de la terre. Il examine le paysage et recherche désespérément des champs cultivés : « Ici, les paysans crèveraient de faim avec ces montagnes arides battues par les vents. Pas un arbre ne pousse, seulement des plantes de bruyères ! Même les chèvres n’y trouveraient pas leur vie7 ! De plus, la région est triste : un ciel gris, une mer noire, ça ne vaut pas mon pays !». Et il s’enfonce dans de sombres pensées, se demandant bien où se trouve son frère et s’inquiétant de la santé de ses parents, probablement incapables de faire face aux travaux de la ferme. Le voyant seul et plongé dans ses réflexions, le lieutenant s’approche et lui tape amicalement sur l’épaule comme pour lui témoigner sa solidarité. Lui aussi a dû laisser son père seul pour s’occuper du commerce familial, une responsabilité au-delà de ses capacités physiques d’homme âgé. Il engage la conversation et lui apprend qu’un second sous-marin a été envoyé par le fonds après avoir coulé un porte-avions britannique. Histoire de lui changer les idées, il lui propose de faire la visite de la salle des machines. Albert découvre ces énormes moteurs qui l’impressionnent par le bruit qu’ils produisent. De plus, l’odeur de gasoil qui règne en ces lieux lui donne la nausée. « Comment des hommes peuvent-ils travailler dans de telles conditions ? » s’interroge-t-il. « Et si le bateau reçoit une torpille, ils n’ont aucune chance de s’en sortir ! » Pas fâché de quitter cette antre du diable, il salue tous ces pauvres gars et se dépêche de remonter à l’air libre. Le lieutenant lui explique que ce bateau bénéficie des dernières techniques : « Avant l’utilisation du diesel, les machinistes devaient, jour et nuit, enfourner du charbon dans les chaudières. C’était pire que de l’esclavage ! »En cours d’après-midi, alors qu’il est à moitié endormi, Albert est réveillé en sursaut par le bruit infernal des chaînes d’amarrage, indiquant que le convoi est sur le départ. Il en profite pour remonter sur le pont et regarder s’éloigner cette terre d’Écosse qui ne lui laissera pas un souvenir impérissable ! Des vols d’oiseaux marins entourent les navires, plongent dans l’eau et en ressortent, un poisson frétillant dans le bec. Une fois au large, cramponné au bastingage, Albert constate que les bateaux tanguent de plus en plus. La mer est mauvaise et la proue du « Président Doumer » s’enfonce profondément dans les flots, soulevant des vagues d’écume qui balaient le pont. Le vent siffle dans les cordages, Albert jette un coup d’œil au grand mât et fait un signe amical de la main au guetteur qui lui rend la pareille. Il a une réaction de solidarité à son égard : « Perché tout là-haut, il ne doit pas avoir chaud, le malheureux et puis, j’espère qu’il ne craint pas le mal de mer ! ». Trempé par les embruns, Albert se résout à descendre se mettre à l’abri. Il retrouve alors ses camarades dont les plus résistants jouent tranquillement aux cartes. D’autres, au contraire, sont fortement incommodés par la tempête et incapables de se tenir debout. Il décide alors de. déplacer sa paillasse et de la mettre au milieu du bateau où il sera moins secoué. Une odeur de tabac montre que les plus hardis bravent les interdits au risque de mettre le feu aux couvertures et d’embraser le bateau. Pour tromper le temps, il parcourt les cales de long en large et grille lui aussi les cigarettes américaines qu’il a achetées au maître d’hôtel. Il se dit que si le lieutenant descendait il ne manquerait pas de lui remonter les bretelles. Sa mère, non plus, ne serait pas contente de le voir fumer de la sorte ! Elle lui répétait souvent que c’était toujours le service militaire qui donnait ce vice aux hommes ! Le lendemain, tandis que la houle s’est calmée, un cri retentit depuis la plus haute plateforme : « Terre !» . Sans perdre une minute, les hommes montent sur le pont mais ne voient rien d’autre que de la brume. Au bout de quelques minutes, ils arrivent vaguement à distinguer des montagnes déchiquetées qui se confondent en partie avec le ciel et la mer. A mesure que le convoi avance les formes se font plus nettes : c’est la Norvège, le but ultime du corps expéditionnaire. La température est glaciale, le bastingage est gelé, les chasseurs, qui s’étaient précipités sans prendre le temps de se couvrir chaudement, redescendent pour enfiler leur canadienne, leur passe-montagne et leurs moufles. Aucun doute pour eux, maintenant, ils sont bien arrivés au cercle polaire ! Les navires s’avancent en file indienne et pénètrent dans le fjord ; désormais l’eau est très calme, une vraie mer d’huile enserrée entre deux côtes escarpées. Malgré le froid très vif qui lui mord le visage, Albert s’attarde sur le pont et ne se lasse pas de contempler les villages de pêcheurs aux maisons colorées de rouge, de bleu ou de blanc qui bordent les rives de cette ancienne vallée glaciaire. Ensuite, vaincu par la fatigue, il descend rejoindre ses camarades, il se laisse tomber sur sa paillasse et s’endort rapidement.Les hommes sont réveillés à deux heures du matin et découvrent qu’une lumière pâle éclaire déjà le paysage. Les bateaux ne pouvant pas s’approcher du débarcadère en raison de leur tirant d’eau, ce sont des petites barques qui font la navette pour mener les soldats jusqu’au port. Le bruit de leurs moteurs est renvoyé de tous côtés par l’écho des montagnes environnantes. A peine pose-t-il le pied sur le quai, Albert ressent comme des vertiges et avance d’un pas hésitant, craignant de chuter, entraîné par le barda qu’il porte sur le dos. Son corps doit retrouver son équilibre et se réhabituer à marcher droit sur la terre ferme après ce long voyage mouvementé. En quelques heures le matériel est déchargé et entreposé sur le quai. Albert retrouve son cher véhicule et s’empresse d’y entreposer ses bagages. Ce petit port est charmant, les maisons, toutes à la forme identique, sont coquettes, très colorées, avec des dentelles aux fenêtres. La première journée sur cette terre boréale est magnifique, la neige fondante étincelle sur les collines environnantes. Ébloui par l’éclat du soleil, il retourne à son véhicule et récupère ses lunettes de montagne qu’il enfile aussitôt. Avec son camarade Joseph, de Saint-Julien-du-Gua, il s’aventure dans le village, pousse la porte d’un genre de café. Les deux compagnons ont de grosses difficultés pour se faire comprendre cependant ils réussissent à se faire servir du café et des gaufrettes préparées sur place. Ensuite, il font connaissance avec des norvégiens sympathiques et accueillants qui ne comprennent pas la langue française mais qui les conduisent vers un grand garage abandonné, réquisitionné pour loger temporairement une partie du bataillon. Tandis que le groupe s’y installe pour la nuit en utilisant la paille qui y est stockée, les villageois leur apportent à manger des pommes de terre cuites à l’eau, avec du poisson et du fromage au lait de rennes. Le lendemain, Albert est réveillé de bonne heure par la fraîcheur de la paille ; effectivement, avec la fonte de la neige, l’eau a pénétré dans le garage durant la nuit. Il se lève aussitôt et réveille ses voisins. Afin de s’isoler de l’humidité, .Il est nécessaire d’installer un plancher en utilisant le bois entreposé dans un coin du local. Une fois ce problème réglé, Albert profite du beau temps et du calme provisoire qui règne sur place pour découvrir avec Joseph le mode de vie de la population. Quelques habitants se déplacent à ski démontrant une aisance exceptionnelle. « Ils savent probablement skier avant de savoir marcher ! » se dit-il à son ami. Cependant, avec l’ensoleillement matinal, la neige fond rapidement et ces skieurs devront vite ranger leurs équipements. A l’écart des maisons, les deux ardéchois sont attirés par de grandes cages entourées de grillages aux mailles fines. En s’approchant, ils comprennent qu’il s’agit d’un élevage de renards argentés. Ces animaux sont nourris jusqu’à l’âge adulte avec du poisson faisandé qui empeste alentour. Ensuite ils sont saignés et leurs peaux sont séchées : une fois tannées, elles valent plusieurs centaines de krones8, une petite fortune ! Tandis qu’ils retournent dans le village, ils sont accostés par un pêcheur prénommé Niklas, parlant français, qui les invitent à boire le café chez lui. La maison est coquette, bien tenue : le plancher est recouvert de linoléum, la table est garnie d’une belle nappe brodée. Un énorme poste TSF trône sur le bahut de la salle à manger. Âgé d’une soixantaine d’années, ce brave homme leur apprend que cette petite localité s’appelle Salangverket et qu’elle est située dans le fjord de Salangen. Ensuite, ce descendant des vikings prend plaisir à leur raconter sa vie de nomade, dans la tradition de ses ancêtres. Jadis, il avait fait le tour du monde et il avait notamment participé à plusieurs campagnes de pêche avec les Terre-neuvas, sur des navires brestois. Il s’était même marié avec une bretonne. Hélas son épouse était décédée prématurément de la fièvre typhoïde. N’ayant pas d’enfants, il avait quitté son pays d’accueil et il avait rejoint la Norvège où ses parents le réclamaient pour les accompagner dans leurs derniers jours. Albert lui raconte à son tour son périple depuis son hameau de Conjols. Désireux de prolonger cette rencontre, Niklas propose à ses hôtes de rester pour le repas de midi. Il leur servira un plat local à base de cabillaud et de pommes de terre, accompagné du foie et des œufs du poisson. Grâce à la TSF Niklas se tient au courant des opérations militaires ; il informe Albert et Joseph des derniers mouvements de troupes, précisant que la menace se rapproche.En effet, le 1° mai, un avion vient rompre le calme de la matinée ensoleillée. Il tourne à haute altitude semblant avoir repéré un pétrolier amarré au fond du fjord. Avec les jumelles, le lieutenant reconnaît la croix noire et il ordonne à ses hommes de tirer. Le Stukas lâche plusieurs fois sa charge explosive qui impressionne les jeunes français. En réponse, les mitrailleuses crépitent de toutes parts obligeant le pilote à s’éloigner de Salangverket. Les choses sérieuses ont véritablement débuté et les chasseurs alpins ont eu leur baptême du feu. Par chance, aucune perte humaine ni aucun dégât ne sont à déplorer. Une fois l’alerte passée, le lieutenant retrouve son calme et réagit à voix haute sous forme de plaisanterie : « Les gars, les vacances sont terminées ! ». Il en profite pour appeler ses hommes à la plus grande vigilance. En effet, cette attaque impromptue sera suivie d’autres presque quotidiennement : « Notre chef avait raison, la tranquillité est bien finie ! Les Stukas peuvent surgir à n’importe quelle heure du jour », dit Albert à Joseph. Alors avec deux autres chasseurs, ils décident de monter les guitounes à l’écart, posées sur des planches et de la paille. Ainsi installés à flanc de montagne, les quatre compagnons dominent toute la région et se sentent davantage en sécurité. Cependant sous les tentes légères, les nuits sont encore glaciales et Albert attrape un bon coup de froid qui l’envoie à l’infirmerie et l’empêche de partir avec le bataillon en direction de Harstad où se trouve l’État Major. Il regarde ses camarades embarquer en se demandant lesquels il ne reverrait pas, sachant qu’ils vont devoir faire face à l’avancée des troupes allemandes. Triste séparation !Ses trois voisins de campement ayant pris le bateau, Albert se retrouve tout seul à l’écart du village. C’est pourquoi il décide finalement de quitter les hauteurs et de se chercher une chambre près du port. Il sympathise vite avec les propriétaires qui ont deux jeunes enfants Tip et Top dont l’aîné est photographe amateur. Albert en profite pour faire développer les photos prises avec l’appareil qui lui avait été offert par ses parents le Noël précédent et qu’il avait eu soin d’emporter avec lui : un très beau cadeau qui s’avère utile depuis le départ de Conjols. A ce moment-là, il ignore que tous ces clichés, bien que de mauvaise qualité, constitueront des témoignages précieux lors de son retour au pays.Pour Albert, bien remis de son coup de froid, les missions périlleuses commencent avec le transport du ravitaillement. Celui-ci s’effectue en naviguant sur le fjord entre Salangverket et les différents postes de garde installés le long de la côte. Le trajet est un peu long avec des haltes fréquentes mais le bateau est confortable avec des couchettes et un poêle à bois pour chauffer l’intérieur. Par chance, les déplacements se déroulent sans encombres mais sous la menace permanente d’une attaque aérienne. Albert se rassure en se disant que les Stukas ont probablement d’autres cibles plus stratégiques à viser. Toutefois un pilote, voulant faire du zèle, pourrait très bien décharger ses mitrailleuses sur cette embarcation sans défense !Un jour, Albert se rend en voiture à Djoveien, un bourg bombardé régulièrement par l’aviation allemande. Il doit conduire son capitaine au quartier général norvégien et il compte profiter de l’occasion pour effectuer quelques achats personnels. L’officier est de très mauvaise humeur, manifestement il a trop bu au cours du repas. Arrivé sur place, au moment de descendre du véhicule, un avion ennemi surgit de derrière les montagnes et descend en rase-mottes. Il lâche une bombe à proximité des deux hommes, qui, miraculeusement, n’explose pas. Les mitrailleuses et la DCA se mettent aussitôt en action et les balles sifflent de tous côtés. Le Stukas n’abandonne pas la partie et revient à l’attaque, larguant sa dernière charge sur un bateau qui s’embrase et coule en quelques minutes. Deux avions anglais prennent l’allemand en chasse et l’abattent dans la montagne. Le pilote n’a pas le temps de s’éjecter et périt dans l’accident. L’alerte a été chaude ! Albert pousse un soupir de soulagement. Quant au capitaine, il retrouve ses esprits sous le coup de l’émotion ! A la mi-mai, les jours n’en finissent pas de s’allonger, la neige a complètement disparu du paysage ; l’après-midi, les températures dépassent les vingt degrés et la nature s’éveille, les végétaux poussent à toute vitesse, les bourgeons éclatent et les premières fleurs s’épanouissent. En l’espace d’une semaine, les arbres ont repris leurs feuilles. Le soleil brille intensément mais le ciel est toujours perturbé par les attaques de l’aviation ennemie qui s’obstine à bombarder les convois de ravitaillement. De son côté, le 14° BCA progresse sur le terrain des opérations, il prend d’assaut les cols mais déplore de lourdes pertes. C’est ainsi qu’Albert apprend avec tristesse le décès de proches camarades, parmi lesquels plusieurs ardéchois. Quant aux autres chasseurs, après un mois de combat sans relève, ils sont épuisés, mais Narvik a été libéré avec le concours de la Légion étrangère.Albert reçoit alors l’ordre de rejoindre son unité et longe le fjord où des nappes de gasoil recouvrent la surface de l’eau. Une partie de Narvik flambe après le passage des bombardiers. Albert retrouve ses camarades extrêmement fatigués, avec une longue barbe sale. « Manifestement ils en ont vu de dures ! Moi, finalement, j’ai tiré la bonne carte !» conclut-il. Continuant sa route en compagnie de son officier, il découvre un torpilleur allemand échoué, coupé en deux. La flotte ennemie a été coincée dans le fjord alors qu’elle débarquait des troupes et des matériels et elle a été prise sous le feu des alliés. Aux dires du lieutenant, les boches auraient perdu 25 bâtiments de guerre dans cette bataille navale et les anglais 6 ou 7. Les carcasses sont presque entièrement enfouies sous les flots. « Combien d’hommes ont péri la-dedans ? » se demande Albert le cœur serré.Passant à proximité d’un cimetière, le lieutenant lui demande de s’arrêter le temps de s’incliner sur les tombes des chasseurs alpins et des légionnaires tués au cours des combats. C’est avec beaucoup d’émotion que les deux hommes font silence, immobiles, face à toutes ces croix portant les noms de jeunes soldats français qui ont donné leur vie pour sauver la liberté. En reprenant leur route, ils traversent de longs maquis où se sont déroulés les plus durs assauts du 14°BCA. A la vue des matériels jonchant les chaussées, des terrains défoncés et des arbres déchiquetés, Albert éprouve des frissons qu’il ne peut maîtriser. En pénétrant dans Bjerkvik, son émotion est à son comble face au spectacle désolant des nombreuses maisons rasées ou criblées de balles. « Parmi les civils, combien de morts ? » demande-t-il au lieutenant qui lui répond en ces termes : « Albert, il faut que tu saches qu’il n’y a jamais eu de guerres propres, mais que des guerres sales ! ». La Peugeot 402 s’approche du port en quête d’un bac pour rejoindre le quartier général qui se trouve sur l’autre rive.Sur le quai , c’est la cohue en raison de l’afflux important de soldats anglais qui veulent quitter les lieux. Par chance, le véhicule peut embarquer en quatrième et dernière position. La traversée se déroule tranquillement, sans aucune attaque aérienne. Arrivé à Harstad, Albert rencontre plusieurs légionnaires épuisés et souffrant de gelures aux pieds. Manifestement, leurs équipements n’ont pas été à la hauteur des conditions climatiques scandinaves ! Une fois entré dans le quartier général, il constate que malgré les succès enregistrés sur le terrain et le repli des allemands vers la Suède, l’esprit n’est pas à la fête. En effet, de bien mauvaises nouvelles parviennent de France où les allemands sont aux portes de la capitale. Aux abois, le gouvernement a décidé de rapatrier ses troupes qui seraient plus utiles pour la défense du pays. Certaines rumeurs laissent à penser que la prochaine destination du corps expéditionnaire serait l’Écosse tandis que d’autres parlent du sud. Étant dans l’impossibilité d’emporter tout le matériel, il faut détruire ce qui est abandonné sur place, brûler les réserves d’essence, fracasser les moteurs des véhicules. « Rien ne doit pouvoir être réutilisé par les boches ! » répète le lieutenant. « Quel gâchis ! » s’exclame Albert en voyant un camarade s’acharner à la masse sur sa 402 presque neuve. Éduqué dans le respect des choses, il ne peut pas supporter un tel massacre qui le désole.Dès le lendemain, des navires britanniques se présentent au port d’Harstad et l’embarquement débute immédiatement. Les hommes ne se font pas prier mais, chargés comme des abeilles, ils éprouvent des difficultés pour grimper à bord en escaladant les filets de chanvre. Quelques heures plus tard, le départ des chasseurs alpins s’effectue sur un torpilleur qui avance à vive allure, une vingtaine de nœuds. Au large, un grand paquebot attend pour prendre les français à son bord. Albert grimpe par une échelle sur l’Oronsay, un magnifique navire de croisière anglais qui a été réquisitionné et qui sera malheureusement torpillé en octobre 1942. A peine est-il arrivé sur le pont, un membre de l’équipage le salue en français et lui remet un billet comportant le numéro de la cabine qu’il va partager avec quatre autres chasseurs. Il arrive devant la porte 27, il entre, personne ! Quel luxe ! Ce paquebot n’a rien à voir avec le « Président Paul Doumer » : couchette confortable, eau chaude, eau froide, un vaste hublot qui éclaire l’intérieur en bois vernis. A peine installés, les chasseurs alpins reçoivent l’ordre de se rendre au réfectoire. Agréablement surpris par l’organisation impeccable, ils pénètrent dans une grande salle de restaurant où les couverts sont déjà mis. Les soldats sont répartis par groupes de quatre. « C’est tout de même autre chose que de manger assis à fond de cale ! Les Anglais savent recevoir leurs hôtes ! » se dit Albert. Il est tout sourire, à la vue de ce qui est proposé au menu : des tartines beurrées, du lapin, de la volaille, du riz, de la soupe de farine kaker, de la confiture, des fruits, le tout servi dans des assiettes chaudes ! Sans oublier bien sûr, du thé dans une cruche qui trône au centre de la table. Le repas terminé, Albert et ses camarades vont prendre l’air sur le pont, ils ne sont pas pressés de rejoindre leurs couchettes ; il est 11 heures du soir et le soleil n’a pas encore disparu derrière les montagnes norvégiennes car les journées polaires ont presque atteint leur durée maximum. Traités comme les passagers d’une croisière, ils savourent ce moment de répit après un mois passé sous les bombes. L’Oronsay dispose de plus de cinq cents cabines de 1°, 2° et 3° classes et le confort est pratiquement identique pour tous les passagers, officiers et hommes de troupe. Laissant vagabonder son esprit, Albert ne peut s’empêcher de s’imaginer à bord du fameux Titanic. A l’occasion des vingt ans du naufrage, en 1932, il avait plusieurs fois entendu la TSF parler de ce paquebot disparu au fond de l’Atlantique nord. Alors en ce 6 juin 1940, il n’est pas rassuré et se demande quel danger pourrait menacer l’Oronsay : un iceberg, une torpille ou une bombe incendiaire ? Effectivement, pour l’heure, si le bateau est hors de portée des bombardiers qui ne peuvent pas venir jusqu’à la latitude 70, il n’est pas à l’abri d’une attaque de sous-marins. Fort heureusement, Albert a tout juste le temps de finir sa réflexion qu’il voit apparaître à l’horizon des torpilleurs, des contre-torpilleurs, deux cuirassés, un croiseur de DCA et un porte-avions, l’ « Arc Royal ». Fidèle à sa tradition séculaire, la Royal Navy est exacte au rendez-vous ! La mer est tranquille et propice au torpillage mais il faudrait être bien inconscient pour oser s’en prendre à cette formidable armada qui met cap au sud à toute vapeur.En apprenant la destruction de ses 25 navires de guerre et du départ des franco-britanniques, Hitler était entré dans une colère noire, bien décidé à venger cet affront. Il envoie tout d’abord deux cuirassés à la poursuite du corps expéditionnaire afin de le couler. Ensuite, deux jours plus tard, tandis que le convoi s’approche du 60° parallèle, c’est la deuxième étape de l’opération qui est mise à exécution, avec une escadrille de bombardiers qui passe à l’attaque. Cependant, signalés à distance par les radars, les appareils sont attendus et subissent de lourdes pertes. Une douzaine d’entre eux, mitraillés par la DCA et les avions de chasse de l’« Arc Royal », s’enflamment et s’abîment dans les flots qui les engloutissent aussitôt. Les autres abandonnent le combat et rentrent à leur base sans insister.Après cette chaude alerte, le calme revient enfin, les hommes qui s’étaient réfugiés dans leurs cabines, remontent sur le pont pour constater les dégâts qui sont minimes et ils s’amusent à repérer les nappes d’huile et de kérosène qui flottent à la surface de l’eau et qui se dispersent peu à peu. Pour sa part, Albert prend le temps d’écrire une longue lettre à ses parents dans laquelle il annonce son retour prochain et il évoque rapidement quelques souvenirs de cette expédition, tous liés à son observation de la nature. Son instinct de campagnard ne l’a jamais quitté même dans les moments les plus difficiles et il prend plaisir à décrire la végétation renaissante après le long sommeil hivernal : les plants d’airelles qui fleurissent sur les collines, les bouleaux à l’écorce blanche, les genièvres qui poussent au ras du sol. Il garde aussi en mémoire les vols d’étourneaux autour des maisons d’habitation, les canards sauvages couvant leurs œufs dans les bruyères et les moules qu’il ramassait lors des belles journées de quartier libre. En somme, 37 jours de vie mouvementée qui l’auront marqué plus que dix années passées à Conjols !A l’escale de Glasgow, les chasseurs alpins quittent avec regret leur magnifique paquebot et sont logés dans une école aménagée en dortoir. Ils découvrent un pays verdoyant, dégustent de bonnes bières et apprennent à la TSF que le Duce a déclaré la guerre à la France, tandis que les blindés allemands franchissent la Seine. Selon le lieutenant, l’attaque italienne est un véritable coup de poignard dans le dos : « En plus, Mussolini a attendu que notre pays soit à terre ! Quel courage ! ». Le 14 juin, le bataillon reprend la mer. Le surlendemain, il s’approche des côtes françaises. Le navire accoste à Lorient mais repart presque aussitôt en direction de Brest où la situation est confuse. Beaucoup d’habitants tentent de fuir par la mer, les unités du corps expéditionnaire sont envoyées en direction de Dinard afin de s’opposer aux avant-gardes allemandes qui progressent très vite et qui ont la maîtrise des airs. Face aux évènements qui menacent de tourner au désastre, le général ordonne le repli en direction de Brest où c’est le sauve-qui-peut sous les mitraillages des Stukas. Les embarcations, archi-pleines de civils et de militaires, quittent une à une le port. Au même moment, le maréchal Pétain s’adresse aux français françaises et leur demande aux troupes de cesser le combat. La lutte paraissant désespérée, les hommes du 14° BCA réussissent à monter à bord d’un navire et à regagner l’Angleterre. D’autres bâtiments de la flotte française les rejoignent dont « Le Surcouf », un sous-marin puissant et moderne. Le convoi longe les côtes sud des îles britanniques et pénètre dans le port de Southampton. Albert et ses camarades sont dirigés par train vers Birmingham. Pendant des heures, ils traversent d’immenses pâturages où paissent tranquillement des troupeaux de vaches. Suivent des vergers des pommiers, des champs interminables de pommes de terre et des forêts de chênes millénaires. Enfin, ils voient s’approcher des cheminées d’usine en briques surmontées de panaches de fumée noire, repérables à des kilomètres. Ces fonderies et ces hauts fourneaux font la force de ce royaume qui va, désormais, devoir mener seul le combat contre l’Allemagne nazie, maintenant que la France a mordu la poussière. Tandis que la pluie tombe sans discontinuer, le convoi ralentit et avance au pas entre les bâtiments industriels. Collé contre la vitre du compartiment, Albert a tout le temps d’apercevoir des fours gigantesques crachant des flammes qui éclairent les ténèbres Tout autour, s’activent des dizaines d’hommes équipés de casques et de lunettes de protection. « Ils travaillent même la nuit ! » constate-t-il. Il se dit que, pour rien au monde, il ne voudrait échanger ses conditions de paysan contre celles de ces ouvriers. Il pense alors aux deux fils Desbrus, ses anciens voisins : partis se faire embaucher dans les mines de charbon de Saint-Étienne,. « Les pauvres gars doivent connaître le même sort ! », pense-t-il. Certes, à la ferme, l’existence n’est pas toujours facile, les échamps sont étroits et pentus, il faut retourner le sol au béchard9 et porter le fumier avec la besse10 ! Mais ces hommes-là donnent leur sueur aux autres, aux maîtres des forges alors que lui, il la donne à sa terre ! Puis, quand il rentre, en fin de journée, il a toujours une bonne assiette de soupe et un morceau de lard qui l’attendent au coin de la cheminée. En somme, sa vie, comparée à celle qu’il vient de découvrir, c’est le paradis ! Lui, il passe son temps au grand air et au soleil. De plus, il y a en permanence un point de vue exceptionnel sur la vallée de l’Eyrieux ! Finalement, son père a bien raison de dire qu’il faut savoir apprécier ce que l’on a, car il ne faut pas croire que l’herbe soit plus verte ailleurs ! Sa réflexion est interrompue par le crissement continu des freins indiquant l’arrivée en gare. Il est 11 heures du soir ; avec les nuages bas, la nuit est tombée depuis longtemps. Le bourg se nomme Henelay. Albert et quelques chasseurs du 14° BCA sont conduits dans un parc où on leur remet des couvertures et des marabouts qu’ils doivent monter eux-mêmes dans l’obscurité. Toutefois le bataillon n’est pas au complet : il n’a aucune nouvelle de ses autres compagnons qui sont répartis ailleurs dans la ville. Dès le lendemain matin, les anglais aménagent le camp en installant des tuyaux d’eau et des fourneaux pour cuire les repas. Par chance, le cuistot du bataillon fait partie de ce groupe. Il s’agit d’un savoyard qui se met tout de suite à l’ouvrage, heureux du ravitaillement dont il dispose : des quartiers de viande, des sacs de farine et de haricots blanc, des caisses de poisson, mais pas de légumes. Il leur prépare un bon repas qu’ils dégustent assis dans en tailleur, la gamelle coincée entre leurs genoux.Avec trois camarades, Albert profite du premier quartier libre de l’après-midi pour effectuer une sortie à Newcastle. La ville est agréable sous le soleil qui est enfin revenu. Ils visitent les bazars du centre et font quelques menues emplettes et rentrent avant l’extinction des feux. Albert achète un porte monnaie qu’il destine à sa chère maman. Le lendemain, c’est une escapade à Stoke, une petite bourgade industrielle qui fourmille de monde. Les chasseurs alpins sont repérables à leur tarte, ce grand béret noir qu’ils portent incliné sur le côté gauche. Ils sont acclamés par la population qui a été mise au courant de leurs combats héroïques en Norvège. Quelques habitants connaissent le français, engagent la conversation et leur offrent à boire. Albert est surpris par la propreté des lieux. Les gens sont disciplinés et utilisent les corbeilles à papiers qui sont fixées un peu partout dans les rues et dans les parcs.De retour au camp, les chasseurs sont informés par le lieutenant que Pétain a signé l’armistice et ils prennent connaissance des conditions honteuses imposées par l’Allemagne. « Hitler se venge de la défaite de 1918 ! » réagit Albert. Comme tous ses compagnons, il est scandalisé en apprenant que la France a perdu l’Alsace-Lorraine et qu’elle est désormais coupée en deux. Il se demande dans quelle zone se trouvera son département.A présent, il fait beau tous les jours et la chaleur est accablante. La pluie n’est plus qu’un mauvais souvenir. Les hommes, désœuvrés, se distraient en allant jusqu’à l’aérodrome distant de quelques kilomètres. Ils regardent les appareils qui s’entraînent et qui font parfois des acrobaties aériennes. A Henelay, ces étrangers, considérés comme des héros, constituent l’attraction du moment et les gosses leur tournent en permanence autour. Les jeunes filles sont sous leur charme : celles qui ont appris un peu de français à l’école, les questionnent sur leur aventure norvégienne. Cependant, cette vie paisible est perturbée de temps en temps par les incursions de l’aviation allemande qui vient bombarder en pleine nuit les installations stratégiques. C’est alors le bruit des sirènes et la descente aux abris anti-aériens. Une fois l’alerte passée, les chasseurs regagnent leurs marabouts jusqu’au matin. Un jour ils reçoivent la visite du Général de Gaulle qui fait la tournée des troupes afin de recruter des volontaires prêts à continuer le combat à ses côtés. Plusieurs chasseurs alpins et quelques légionnaires polonais se portent volontaires. Le 1° juillet, Albert et ses camarades quittent leur camp en direction de Newport où ils s’entassent sur un cargo nommé « Euryadès ». Après un dernier coup d’œil sur les côtes anglaises qui disparaissent au loin, le convoi, escorté par deux destroyers, met cap au sud. Il se murmure que la destination serait Casablanca. Ce bateau est bien loin de leur offrir le confort de « l’Oronsay », car il n’y a pas de couchettes. Quant à la nourriture, elle est rationnée et laisse à désirer, ce qui énerve le cuistot du bataillon ! La navigation s’effectue sur une mer calme et par un soleil éclatant. Le cinquième jour, le convoi passe au large de Lisbonne et atteint Gibraltar où il fait escale pour évacuer des ressortissants anglais.. La mardi 9 juillet, les côtes marocaines sont bientôt en vue, les bateaux arrivent à proximité de l’équateur sous une lumière resplendissante. Toutefois, un petit air marin rend l’atmosphère bien agréable. Albert imagine qu’une fois à terre, sans ce souffle venu du large, la chaleur sera écrasante. Il se dit qu’en deux mois il est passé d’une extrême à l’autre, du cercle polaire à l’équateur, un voyage qu’il n’aurait jamais imaginé un an plus tôt ! Il est grand temps d’arriver car les vivres commencent à manquer, excepté les haricots blancs et les pommes de terre.Au moment d’entrer dans le port, le cargo, secoué par des vagues de fond, est pris dans un roulis formidable laissant croire qu’il va se retourner. En touchant le quai, Albert éprouve une désagréable impression de nausée, et va immédiatement se rafraîchir à un bac d’eau fraîche mis à leur disposition devant les docks. Remis sur pied, il accepte de bon cœur le pain et la saucisse qui lui sont tendus par un membre du comité d’accueil, avant de se diriger vers la caserne qui sera le lieu de cantonnement pour les prochains jours. En traversant les rues très animées, il est émerveillé par la beauté de la ville, d’une blancheur éclatante. Les grandes artères sont bordées de magnifiques bâtiments d’architecture moderne qui conservent toutefois le style marocain avec leurs terrasses sur les toits. La place Lyautey est entourée de palmiers qui le laissent admiratif. Les étalages des marchés abondent de fruits et de légumes dont certains sont inconnus aux français de métropole.La première nuit ne manque pas de surprendre les chasseurs. Ils se sont couchés avec une chaleur étouffante et sont réveillés dès une heure du matin par la fraîcheur qui les obligent à se couvrir avec leur couverture. L’escale à Casablanca sera de courte durée : dès le 11 juillet, les hommes embarquent sur le train du littoral. Étonné par la présence d’une locomotive électrique aussi moderne, Albert ne peut s’empêcher de faire une photo souvenir. Le trajet s’effectue par étapes le long de la côte, Temara, Rabat, Port Lyautey, ensuite c’est la halte pour le repas du soir. Le convoi repart en direction du centre et arrive à Meknès en fin de nuit, où les chasseurs alpins doivent stationner plusieurs jours. La chaleur est écrasante et, par bonheur, on leur change enfin leurs tenues de montagne contre des sahariennes plus adaptées. L’après-midi, Albert trouve la fraîcheur sous les ombrages, au milieu des palmiers, des bananiers et des orangers. Le soir, il se rend avec ses camarades à la piscine située à deux pas de leur hébergement. Disposant de nombreux quartiers libres, les hommes passent leurs matinées à flâner dans la vieille ville où les habitants leur proposent de la limonade, des cacahuètes, des cornes de gazelle et beaucoup de gâteaux, plus sucrés les uns que les autres. Pour sa part, Albert aime s’enfiler dans les souks aux ruelles recouvertes de bambou et il s’attarde à regarder travailler les artisans qui martèlent le cuivre, découpent le cuir ou tissent des étoffes multicolores. Il est ébloui par leur dextérité : « Ces artisans sont de véritables artistes » réagit-il. A l’entrée du camp, il croise un jeune indigène venu offrir ses services de cireur de chaussures. Ayant appris qu’il s’agit d’un enfant abandonné, il sympathise avec lui et lui confie ses brodequins en échange d’une pièce de cinq sous. De temps en temps, il passe au cercle du soldat où il peut lire « Le petit marocain » qui l’informe sur les évènements bouleversant la métropole. Il y apprend avec peu d’enthousiasme la formation du gouvernement Laval, ce qui soulève sa critique : « Celui-là, il sait bien retourner sa veste ! ».Mais il est quelque peu soulagé en constatant sur la nouvelle carte de France que l’Ardèche fait bien partie de la zone « dite » libre : « Tant mieux, les boches, plus ils seront loin de chez nous, mieux on se portera ! » Toutefois, il a une pensée compatissante pour ses compatriotes de la zone occupée qui vont devoir vivre sous la botte de l’occupant.Le dimanche 21 juillet, c’est un nouveau départ et cette fois il s’agit du retour en France ! Tandis que le 14° BCA embarque en gare de Meknès, la fanfare du 3° Bataillon l’accompagne en jouant la « Sidi Brahim ». Le train va emprunter la longue ligne qui traverse le bled et un immense désert, s’arrêtant dans toutes les gares, le plus souvent situées près des oasis. A chaque halte, Albert en profite pour remplir sa gourde en aluminium pendant que les indigènes se précipitent sur la voie pour vendre des oranges, des dattes ou des raisins. Les villes et les villages se succèdent : Féz, Taza, Agret, Oujda, etc. Dans les wagons chauffés à blanc par le soleil, les températures sont de plus en plus insupportables et, comble de malchance, le convoi devra s’arrêter en pleine montagne afin d’être coupé en deux, en raison de la voie ferrée en trop fort pente. Les chasseurs alpins doivent alors patienter pendant des heures avant l’arrivée d’une seconde locomotive et ils ont tout le temps de contempler le paysage de l’Atlas avec ses eucalyptus, ses oliviers, ses chênes lièges et ses énormes figuiers. Ils quittent un moment les wagons surchauffés pour se mettre un peu à l’ombre sous les arbres, toutefois personne n’ose trop s’éloigner du convoi, de peur de manquer le départ.A l’issue d’un périple de huit jours le train pénètre enfin en gare d’Oran ; les hommes doivent se rendre à pied jusqu’ au port distant de 3 kilomètres. Désireux d’en finir au plus vite, ils seraient prêts à marcher toute la nuit pour arriver au bateau ! Albert repense à une remarque de son père : « Ils sont pressés de rentrer chez eux comme le cheval qui sent l’écurie ! ». Le bateau qui leur est affecté est un paquebot à deux cheminées : il s’appelle le « Sidi-Bel-Abbès » et sera coulé lui-aussi en 1943 par une torpille allemande. En dépassant la jetée, appuyés au bastingage du pont supérieur, les chasseurs alpins aperçoivent au loin la ville de Mers-el-Khébir. Albert tire alors de son sac un étui en cuir tout râpé qu’il avait récupéré au fond de sa 402 avant qu’elle ne soit fracassée à coup de masse. C’est le seul souvenir qu’il ait pu rapporter de Norvège ! Ainsi équipé de ses jumelles, il distingue nettement le port encombré par les carcasses des navires français que la Royal Navy a bombardés11 début juillet. « Quel gâchis ! » s’exclame-t-il en repérant la proue du cuirassé « Dunkerque » qui émerge à moitié des flots. Le lendemain, dès l’aube apparaissent à moins d’un mile les côtes espagnoles : le haut-parleur annonce Tarragone puis Barcelone. Le 31 juillet, au moment où le paquebot passe au large de Sète, c’est l ‘alerte générale car la vigie a repéré une mine flottante qui dérive à bâbord La barre est immédiatement orientée tribord, le navire effectue un demi cercle et contourne l’obstacle qui deviendra probablement une menace pour d’autres bateaux, étant difficile à détecter dans l’obscurité. Après avoir longé le Golfe du Lion, le convoi passe au large des Sainte-Maries-de-la-mer. A l’approche du terminus, les chasseurs alpins sont tous montés sur le pont avec leur barda, impatients d’apercevoir Notre dame de la Garde qui finalement surgit du néant. « Hourra ! » crient-ils tous en chœur. Satisfaits d’être rentrés en France sains et saufs, les hommes descendent à quai en chantant. Hébergés dans une caserne proche du port, ils passent deux jours à arpenter la ville et à fréquenter les tavernes. Peu attirés par une visite de « La Bonne Mère », les plus gaillards préfèrent s’aventurer dans la rue Thubaneau, dont la réputation n’est plus à faire.Le vendredi 2 août, un express ramène le 14° BCA à toute vapeur jusqu’à sa base, Grenoble. Une fois le paquetage rendu, les hommes recouvrent la liberté, toute relative, sachant que la république est désormais abolie. En quittant le centre démobilisateur, Albert regrette de ne pas avoir pu conserver son sac tyrolien et sa canadienne, auxquels il était très attaché et qu’il aurait bien aimé rapporter à Conjols comme trophées de campagne.En s’approchant de son village, Albert sent l’émotion croître en lui et il se demande s’il arrivera à se contrôler et à retenir ses larmes quand il se retrouvera face à ses vieux parents. Il pousse la porte de la maison familiale sans frapper et tombe sur sa maman occupée à préparer la soupe du soir. A sa vue, elle laisse tomber son couteau et se précipite vers son fils chéri dont elle n’a pas eu de nouvelles depuis des mois. En effet la dernière lettre envoyée par Albert depuis le Maroc n’est jamais parvenu à Conjols, nourrissant les inquiétudes de toute la maisonnée. L’avion postal a-t-il été abattu par un chasseur allemand ? Les sacs de courrier ont-ils été dérobés ? Ou encore brûlés lors d’un bombardement ? Autant de questions qui demeurent sans réponse.La réadaptation à la vie civile ne sera pas très difficile, d’autant que les grands travaux battent encore leur plein, ne laissant pas beaucoup de répit aux membres de la famille. En l’espace d’une heure, Albert s’est à nouveau glissé dans ses vêtements de paysan ardéchois, oubliant aussi ses guêtres et ses brodequins cloutés. Il retrouve avec plaisir tout le bétail qui a été choyé par son frère, s’attarde devant les plants pêchers qui ont été repiqués durant l’hiver 1938. Ces arbres, récupérés chez un ami de la vallée, ont déjà bien poussé.—Ils ont belle allure, tu t’en es bien occupé ! dit-il à son aîné. —Je les ai taillés en février, je les ai sulfatés deux fois et je leur ai porté plusieurs besses de fumier ! — Avec ça, ils devraient donner leurs premiers fruits dès l’année prochaine ! —De quoi assurer de bons revenus ! —Dans la vallée, avec leurs pêches, ils gagnent des sous depuis longtemps ! Alors, pourquoi pas nous ? Effectivement, à la fin de la décennie 1930, les conséquences de la grande crise mondiale s’étaient ressenties jusqu’à Saint-Michel-de-Chabrillanoux où la vie était bien difficile pour la population. Même si peu de gens mourraient vraiment de faim, personne ne roulait sur l’or, bien au contraire. En ce temps-là, tandis qu’elle coupait son foin à la faux, la famille Dejours, depuis les hauteurs de Conjols, voyait s’activer les paysans des Ollières autour de leurs nouvelles cultures. En quelques années, ils avaient vendu leurs troupeaux et s’étaient engagés dans la plantation de pêchers. Ces arbres fruitiers qui avaient fait leur apparition à la fin du XIX° siècle à Saint-Laurent-du-Pape, avaient ensuite colonisé les plaines et les coteaux de Saint-Fortunat, puis ceux des autres villages. Chaque après-midi d’été, les cagettes de fruits étaient chargées dans le train et prenaient la direction de Lyon et de Saint-Étienne. Les pêches y faisaient le bonheur des familles les plus aisées et elles assuraient de bonnes recettes aux gens de la vallée. C’est ainsi que le père d’Albert décida de tenter lui aussi l’aventure. Audacieux mais pas inconscient, il ne mit pas tous ses œufs dans le même panier et conserva quelques vaches et quelques chèvres qui assuraient une rentrée financière régulière avec la vente du lait, des veaux et des cabris.A son retour de Norvège, Albert constate donc avec satisfaction que son père avait vu juste, sachant que grâce à ces fruits ils vivront mieux à l’avenir, si toutefois le pays retrouve un jour sa liberté ! Sitôt son sac posé dans sa chambre, il reprend son rôle dans la ferme. Pour l’heure, il doit empoigner la fourche et monter le gerbier au milieu de l’aire communale car la batteuse viendra s’y installer avant la fin de semaine. Il y rencontre ses voisins qui sont occupés eux-aussi à empiler les gerbes et qui l’assaillent de questions. Il essaie de satisfaire leur curiosité ou de calmer leur angoisse, selon les cas. Ainsi, les parents Bosviel voudraient bien être rassurés, eux qui n’ont aucune nouvelle de leur fils Fernand parti lui aussi en septembre 1939. Est-il encore vivant ? Est-il prisonnier ? Va-t-il bientôt rentrer ? Ce sont autant d’interrogations auxquelles Albert est incapable de répondre car il n’a pas revu ce chasseur du 13 ° BCA depuis le printemps tandis que le 14° se préparait à quitter la France.N’ayant jamais accepté la reddition sans conditions de Pétain face à Hitler, il vit très mal la situation de son pays qui le désole. A ses yeux, le vainqueur de Verdun est devenu le bradeur de la France. En tant qu’électeur du Parti Radical, il n’accepte pas non plus la fin de la III° République et l’instauration d’un régime de dictature, avec la nation tombée aux mains des forces les plus réactionnaires qui soient. De plus, ne sachant toujours pas ce qu’il est advenu d’Aimé, Albert s’interroge et ressent une profonde angoisse tout en cherchant à rassurer ses parents. Il sait seulement que son bataillon n’a pas participé à l’expédition de Norvège et qu’il a combattu en Lorraine et près de Soissons.Hélas, la semaine suivante, alors que les habitants de Conjols s’activent autour de la batteuse, l’apparition du maire de Saint-Michel résonne comme un coup de tonnerre pour les plus âgés du hameau. A sa vue, ils ont déjà compris la raison de cette visite impromptue, car ils n’ont pas oublié qu’il en était de même durant la Grande Guerre, chaque fois que la commune perdait un de ses enfants au combat. Le premier magistrat leur confirme qu’Aimé est « mort pour la France » dans l’Aisne le 8 juin 1940. Il est inhumé dans le « carré militaire 1940 » du cimetière de Serches, en compagnie d’une quarantaine de camarades chasseurs alpins et fantassins. Le malheur qui frappe la famille Dejours la rend inconsolable. Cependant, Albert qui a déjà été maintes fois confronté à la mort en Norvège, ne se laisse pas abattre par ce coup du sort. Il trouve du réconfort dans son jeune neveu, le petit Popaul, qui constitue pour l’instant sa raison de vivre. Il fait aussi la rencontre de nouvelles personnes hébergées à Conjols après qu’elles aient fui la Belgique et le Luxembourg. L’espace d’un été, ces réfugiés très sympathiques redonnent vie à ce hameau en partie inhabité depuis l’exode d’avant-guerre.Ensuite, pendant quatre ans, Albert passera les soirées à écouter à la TSF les informations venues de Londres, sachant que « Radio Paris » ment, puisque « Radio Paris » est allemand. Il supportera très mal la perte de la liberté d’expression et d’autant plus une fois que la zone dite « libre » passera aussi sous la botte de l’occupant12. Cependant, il reprendra espoir au fur et à mesure que la ligne de front se rapprochera de son pays. Début juin 1944, l’oreille collée à son poste à galène, il entendra le premier vers de Verlaine :« Les sanglots longs des violons de l’automne… »Puis le second, qui sera prononcé la veille du débarquement :« Bercent mon cœur d’une langueur monotone. »Dès le 7 juin, il sera présent au Moulin à vent13 en compagnie d’autres Saint-Michaloux et il participera, l’arme à la main, à la libération de son département. En septembre 1944, « ayant contribué à bouter les boches hors de l’Ardèche », satisfait du devoir accompli, il rentrera chez lui pour retrouver le calme de son hameau qui n’aurait jamais dû être perturbé par cette maudite guerre. Dans la foulée, il deviendra maire de Saint-Michel, une fonction qu’il exercera pendant plusieurs mandats.Quant au petit Popaul, il avait trouvé en Noëlla, fillette wallonne, une compagne de jeu privilégiée : inséparables, ils passèrent tous les deux le plus clair de l’été 1940 à courir après le troupeau de chèvres. Dix-huit ans plus tard, Popaul revêtira à son tour l’uniforme kaki et, durant des mois, arpentera jour et nuit les montagnes de Kabylie. Mais, pendant tout ce temps, Noëlla n’oubliera pas Conjols ni son petit ardéchois : finalement elle deviendra ardéchoise elle-aussi en unissant ses destinées à celles de son amour de jeunesse. 1Inspiré librement de « Mon journal, 1939-1945 », Albert Dejours.2A. Dejours, maire de Saint-Michel-de-Chabrillanoux au siècle dernier.3Champs étroits disposés en terrasses. 4Bataillon de Chasseurs Alpins5Grenier à foin.6Suite au traité de Moscou, signé le 12 mars entre l’URSS et la Finlande, les combats cessent le jour même. L’expédition franco-britannique est donc annulée.7Ne trouveraient rien à manger pour survivre.8Couronne, monnaie norvégienne.9Bêche au manche court et à deux becs, utilisé en particulier pour arracher les pommes de terre.10Grande hotte en osier employée pour porter la terre et le fumier.11Churchill souhaitait récupérer cette escadre française et ainsi renforcer les forces navales anglaises engagées contre l’Allemagne. Suite au refus de l’amiral Darlan, proche de Pétain, les bateaux seront bombardés afin qu’ils ne tombent pas aux mains de l’ennemi. 1 295 marins français perdront la vie dans cette attaque.12Le 11 novembre 1942, suite au débarquement allié en Afrique du nord.13Col du Moulin à Vent sur les hauteurs de Privas, lieu de rassemblement des FFI.Narvik
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Cinquantenaire de la fête
En complément de l’article publié dans le numéro 113 de la Chabriole, accessible sur le site « chabriole.fr ». Ces coupures de journaux sont tirées du Dauphiné Libéré. Années 1978 à 2001. Pour les années suivantes jusqu’à aujourd’hui :
http://old.chabriole.fr/revuedepresse/revuepresse.htm
Année 1978














suite de la revue de presse http://old.chabriole.fr/revuedepresse/revuepresse.htm
Histoire de parler III
Hameaux de St Michel
Hameaux de St Maurice
Histoire de parler I
Histoire de parler II
Histoire de parler IV
Histoire de parler 3
Suite de l’article du numéro 104, « Histoire de parler… »
La première partie de « Histoire de parler » a éveillé chez certaines lectrices et certains lecteurs des souvenirs de l’époque où leurs parents et/ou grands-parents parlaient patois. C’est ainsi que j’ai reçu plusieurs suggestions concernant des termes habituellement employés dans la montagne ardéchoise. Je les ai intégrés dans l’article.
Le « pourchet » est la gorge du cochon. Ce morceau se mangeait bouilli le soir de la « tuaille ». Vient du latin « porcus ».
Un autre plat local : le « tourteau » = omelette avec adjonction de farine. Latin : « torta».
La « souillarde » = arrière cuisine, lieu où l’on faisait la vaisselle, souvent malpropre. Origine inconnue.
Une « pièle » est un poteau en bois qui fait fonction d’étai ; origine latine « pila » = pilier, colonne.
Le « geigne » vient du gaulois « jésmenom » (= marc de raisin).
La « boge » est un sac en jute ou en toile qui avait mille utilisations comme l’a raconté Gérard Coste dans la Chabriole n°70 du printemps 2011 (consultable sur le site de la Chabriole). Origine, le gaulois « bulga » (= sac en cuir). A Trouiller, la boge était même utilisée par Paul Pizette pour le transport du « geigne »à dos de mule.
L’entonnoir est appelé : « imbut ». Mais un terme différent « fesclia » est utilisé pour désigner l’entonnoir pour futs de vin. Il vient du latin « fistula »( = fente).
Les « amarines » sont les tiges d’osier employées pour tresser les paniers . Du bas latin « amerino »
Photo : Philippe Chareyron « L’aiganha » (la rosée) est un dérivé de « aiga » (= l’eau) du latin « aqua ».
Les « banes » viennent du gaulois « bannom » (= cornes).
Le calabert : ce hangar qui abritait souvent les poules et les lapins doit son origine au mot « cala » (= abri de montagne) venu probablement d’Europe Centrale. Bien sûr, Calabert est également un patronyme porté par quelques dizaines de personnes en France.
Les « buttes » sont des billes de bois. L’origine est à rechercher dans le germanique ou le scandinave.
Le « babet » et le « babelou » désignent les pommes de pin, grosses et petites. L’origine est incertaine. Un autre terme était aussi employé « pigna », mais moins fréquemment.
L’ « auva » : je me souviens d’avoir entendu ce terme pour désigner les cendres incandescentes emportées par le vent, pouvant répandre le feu. Dérivé du latin « albare » (= blanchir)
Le « tubert » est le toit, du latin « copertum ». Dans la même catégorie on peut citer le « cuberché », qui est le couvercle de la marmite.
Les « yasses », ce sont les pies et ce terme est , semble-t-il, d’origine germanique (« agaza »)
« embugner » = cabosser, avoir un accident. De « bugna »( = bosse).
« berche » = édenté. Du germanique « breka» ( = cassure).
« Eichu » (= sec), du latin exsuctus. On retrouve la même racine dans la forme française « essuyer ».
« enchaper » la faux (affuter en martelant), vient de « enchap » (le tranchant de la faux).
« engrainer » = amorcer une pompe. Au départ : mettre des graines.
On dit que les pantalons font « Jarouille » quand ils tombent en accordéon sur les chaussures. Origine gauloise « garra » (= jarret).
« l’araïro » est la charrue, origine latine « arairum », le mot était aussi usité en langue d’Oïl et puis en français.
Un « chira » (= amas de pierres), prend son origine en Europe centrale.
A la fin des grands travaux des champs, c’était une tradition de faire la « reboule » : on se retrouvait alors autour d’un repas qui réunissait une grande tablée. L’origine est incertaine : le mot vient soit du germanique (= prendre du plaisir), soit du latin (=retourner).
Une « cuche » est un tas de foin, du gaulois « kukka »( = sommet).
Un « gandard » est un jeune noceur, dérivé d’un verbe germanique signifiant « tourner ».
La taupe se dit « darbon », dérivé du gaulois « darbo » alors que le mot français vient du latin « talpa ».
Un « mouchou » est un gros morceau de bois, dérivé du germanique, même sens.
Je terminerai la liste avec le terme « boula », (origine incertaine), qui signifie « idiot ». A ce sujet vous trouverez une anecdote en fin d’article.
Quelques remarques sur notre langue occitane :
– Certains noms venus du latin ont conservé en patois leur genre d’origine alors qu’ils ont changé en français, comme « aigle » par exemple qui est féminin en ardéchois. Pour désigner l’ongle, le latin disposait de deux termes, un masculin et un autre féminin : à la différence du français, c’est le féminin qui a été préféré par nos ancêtres.
– En Ardèche quelques verbes français, en plus de leur signification en usage au niveau national, ont un emploi régional très particulier. Voici trois exemples :
1°) Batailler : batailler (dans la vie) = avoir des difficultés. Faire batailler = taquiner.
2°) Trier : « la sauce a trié » = elle s’est dissociée.
3°) Emporter : « il s’est emporté le genou » = écorché .
| Une question peut se poser : pourquoi un dialecte a moins bien résisté qu’un autre ? L’explication est à la fois historique (les évènements survenus dans le passé) et géographique (un lieu de passage et d’échange important) : dans les deux cas, cela a favorisé le brassage linguistique. C’est ce qui s’est vraisemblablement produit au village de Saint-Michel, où dans les années cinquante, on ne parlait presque plus patois, à part quelques rares exceptions à la différence des habitants des hameaux. Voici une hypothèse : dès le milieu du XIX° siècle, la route traversant le chef-lieu voyait passer pas mal de gens qui voyageaient entre le plateau ardéchois, la préfecture et la vallée et qui avaient l’occasion de parler avec les villageois. Ces échanges ont-ils favorisé la pratique du français ? Personnellement, je me souviens qu’au cours des années 1950, quand j’étais tout gamin, mes parents, qui tenaient entre autre la boulangerie-épicerie, échangeaient en patois avec de nombreux clients venant de la campagne pour s’approvisionner (voir les anecdotes en fin d‘article). Par ailleurs, même si on n’était plus au Moyen-âge, le troc était toujours pratiqué et certains clients payaient leurs achats avec les produits de leur ferme : des œufs, des mottes de beurre, des fromages de chèvres, des tonneaux de vin et même des billes de bois pour chauffer le four ! Beaucoup de produits alimentaires étaient livrés en vrac tels que le café, le riz ou les pâtes : ensuite, à la fin des années 1950, cette technique a été abandonnée au profit de conditionnements individuels, aujourd’hui remis en cause ! Pour ce qui était des liquides, je me souviens que les clients arrivaient avec leurs bouteilles en verre et que j’allais les remplir à la cave où se trouvaient les tonneaux de vin et d’huile de chou. En France, les dialectes encore largement usités aujourd’hui sont : – le breton dans l’extrême Ouest; – le corse dans l’Ile de Beauté; – le catalan près de Perpignan. – le basque autour de Biarritz et Bayonne. – l’occitan dans le midi; – l’allemand en Alsace et en Lorraine; – le néerlandais, à proximité de la frontière belge. Dans certains pays voisins, l’usage des dialectes est plus répandu qu’en France, probablement parce que ces pays ont réalisé leur unité plus récemment ou/et qu’ils sont moins centralisés. Tel est le cas de l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, etc. |
Le dialecte Vivarois présente pas mal de variantes selon les lieux où l’on se trouve dans le département. Dans les articles précédents (Chabriole n° 103 et 104), on a déjà vu qu’on disait « castel » au sud de l’Ardèche et « chastel » ailleurs et que l’avoine était désignée par deux termes différents. Mais, on peut même trouver des différences d’une rive à l’autre de l’Eyrieux. En général, cette constatation se vérifie quand, en l’absence de pont, les contacts étaient limités entre les deux rives. De même, une montagne constituait un frein aux échanges entre les habitants établis sur deux versants opposés. Ainsi à Saint-Michel et Saint-Maurice, les ronces sont appelées « bourdigas », mais à quelques kilomètres de là, on les appelle « arroumèses ».
Une anecdote datant de 1955/56. : Une discussion en patois dont j’ai été témoin alors que je n’étais pas très grand : parmi les personnes qui venaient chercher leur pain, je me souviens d’un vieil homme nommé Chazot qui habitait à l’entrée du hameau de Saint-Maurice, en bordure de route. Il avait l’habitude de payer ses achats en partie avec des sacs de babets destinés à allumer le four à bois de la boulangerie. Un jour, pour compléter son paiement, il sortit de sa poche un billet de 1000 Fr datant d’avant guerre.
-Pachan plu cou billi ! (Ils ne passent plus, ces billets !), lui dit ma mère.
-Yo, n’aï tant d’aquellou ! (Moi, j’en ai tant, de ceux-là !), répondit-il.
Les jours suivants, il confia les billets à ma mère qui les porta à Valence, à la Banque de France. Par chance pour ce brave homme, le caissier accepta de les échanger bien qu’ils aient été retirés de la circulation depuis longtemps !
Une seconde anecdote datant de la même époque : Dans la maison de Jean-Louis Vidil, à la Coste des Brus, vivait à l’époque une famille dont deux fils « boulas », qui s’exprimaient spontanément en patois et ne savaient baragouiner que quelques mots de français. Paul ne crachait pas sur le vin mais était plutôt calme. Le jeudi il apportait au village des peaux de chevreaux et de lapins que lui achetait le boucher de Saint-Fortunat. Quant à Gaston, il travaillait à la journée dans les fermes et devenait violent quand il avait trop bu. Il brayait et faisait peur aux enfants du village qui lui couraient après en lui criant « le boula, le boula ! ». Ma grand-mère ne le craignait pas et j’ai maintes fois assisté à de vifs échanges entre eux, en patois. D’ailleurs, dans Mystères au village, j’ai raconté un épisode « épique » qui s’était déroulé devant le bistrot.
A l’an que vé ! (A l’an prochain)
A suivre…
Chap’s
Sources de l’article : en partie ma mémoire personnelle, mais, comme je n’ai pas la science infuse, je me suis appuyé sur le Dictionnaire du parler de l’Ardèche, de Claudine Fréchet et divers sites internet dont celui du célèbre dictionnaire latin-français Gaffiot ainsi que les nombreux dictionnaires étymologiques en ligne, en particulier celui de Frédéric Mistral : Lou Tresor dóu Felibrige (1878)
Les jolies colonies de vacances…
Sépultures privées
Des témoins immuables du passé.
E
n se promenant à travers les communes de Saint-Michel et de Saint-Maurice, (mais également dans les communes voisines), on découvre souvent au détour d’un chemin un cyprès, un muret, une pierre tombale ou une vieille plaque en marbre qui rappellent une page douloureuse de l’histoire vivaroise. Effectivement, on compte des dizaines de vieux cimetières privés à proximité des différents hameaux : Boucharnoux, Conjols, la Vigne, Les Peyrets, La Combe (photo ci-contre), Palix, Combier, … Le hameau de Trouiller, qui a les honneurs de la couverture de ce numéro, en totaliserait à lui seul une bonne dizaine ! Pour bien en comprendre l’origine, effectuons un retour en arrière de plusieurs siècles.
La contestation religieuse s’étend en Europe :
Au cours du Moyen-Âge l’Église avait déjà dû faire face à des mouvements contestant son autorité, mais elle avait réussi à les canaliser ou à les mater, condamnant souvent les « hérétiques » à être brûlés vifs. Toutefois, il en ira autrement avec la Réforme qui sonnera le départ de luttes fratricides interminables, ensanglantant et affaiblissant le Royaume de France. C’est en 1517 que le prêtre germanique Martin Luther mit le feu aux poudres en affichant sur la porte de son église ses 95 thèses dans lesquelles il remettait en cause le dogme même de l’Église, opposant aussi l’opulence du Vatican au dénuement des curés de campagne et à la misère de leurs ouailles1. L’invention de l’imprimerie 2 sera une des facteurs déterminants pour la diffusion des nouvelles idées qui recevront un écho très favorable à Strasbourg dès 1518 avant de se répandre dans d’autres régions. Séduit par ces théories, Calvin ne tardera pas à suivre le même chemin. S’attaquant à la hiérarchie ecclésiastique et à la surabondance des rites catholiques. Luther sera excommunié par le pape et Calvin devra se réfugier à Genève : leurs idées, adoptées par une foule de chrétiens, sèmeront le désordre dans divers pays d’Europe.
Une paix bien éphémère après les Guerres de religion.
E
n France, le XVI° siècle avait été marqué par une répression impitoyable contre les tenants de la religion « prétendue réformée »3 et par les combats qui en découlèrent. En promulguant l’Édit de Nantes en octobre 1598, présenté comme irrévocable, Henri IV avait souhaité mettre un terme à ces guerres fratricides et rétablir la paix religieuse après tous ces évènements sanglants qui avaient ravagé le Royaume de France. Cet édit définissait les lieux où les protestants pourraient à l’avenir célébrer librement leur culte et ordonnait aussi de leur attribuer un terrain pour enterrer leurs morts. Hélas, suite à l’assassinat du « bon roi Henri » en 1610 par Ravaillac, un catholique fanatique, la trêve sera de courte durée et elle laissera vite place à l’inquiétude. Effectivement, au cours des décennies suivantes, la « croisade » engagée par Louis XIII et son ministre Richelieu contre les places fortes protestantes 4 démontrera la volonté de revenir sur la parole royale et d’anéantir les Huguenots. Louis XIV poursuivra la même politique et révoquera l’Édit de Nantes en signant l’Édit de Fontainebleau(1685). Pendant toute cette période, la répression fut féroce avec dragonnades5 et arrestations en Vivarais mais aussi dans d’autres provinces du royaume.
Fuyant toutes ces persécutions, environ 150 000 Huguenots6 français s’exilèrent en emportant avec eux argent et savoir-faire, ce qui pénalisa gravement le pays et fit le bonheur des états voisins, Suisse, Pays-Bas, Allemagne qui n’en demandaient pas tant7 ! Les autres protestants, surtout les plus pauvres, durent rester sur place et subir la répression royale : s’ils refusaient d’abjurer leur foi, ils étaient contraints de vivre comme des parias, sous la menace permanente d’une arrestation et de tortures, se cachant pour célébrer leur culte et ensevelir leurs morts. La situation perdura jusqu’à la veille de la Révolution. Les victimes les plus célèbres de cette véritable « chasse aux sorcières » sont certainement Marie Durand et Jean Calas. La première, née à Pranles, près de Privas, fut enfermée de 1730 à 1768 avec d’autres femmes insoumises dans la Tour de Constance à Aigues-Mortes. Quant au second, un marchand toulousain, il fut condamné injustement au supplice effroyable de la roue8.
| C |
La légalisation des cimetières privés.
La Révolution mit enfin un terme aux persécutions mais c’est seulement sous Napoléon que les cimetières familiaux seront légalisés par décret impérial : « Toute personne pourra être enterrée sur sa propriété, pourvu que la dite propriété soit hors et à la distance prescrite de l’enceinte des villes et bourgs. » D’autre part, selon la réglementation des cimetières publics de 1804, « chaque culte doit avoir un lieu d’inhumation particulier, et dans les cas où il n’y aurait qu’un seul cimetière, on le partagera par des murs, haies ou fossés, en autant de parties qu’il y a de cultes différents, avec une entrée particulière pour chacune et en proportionnant cet espace au nombre d’habitants de chaque culte ». Toutefois, les familles protestantes devront souvent se battre pour pouvoir enterrer leurs morts décemment, ailleurs que dans le coin réservé aux immondices, comme ce fut longtemps le cas au Père Lachaise, en particulier.
Finalement, les lois laïques de 1881 supprimeront les espaces réservés et les murs les séparant : cette décision soulèvera l’opposition violente du clergé. A St-Michel ce sera différent puisqu’un cimetière protestant avait déjà été créé en 1870 en contrebas du temple. Celui-ci sera surtout utilisé par les familles résidant au chef-lieu qui ne disposaient pas de terrains pour ensevelir leurs défunts, car les protestants conserveront le droit d’enterrer leurs morts dans leur propriété et c’est ce qu’ils feront majoritairement, même encore aujourd’hui. Toutefois, il n’est plus possible de créer de nouveaux cimetières privés et, de plus, depuis quelques décennies, cette tradition d’inhumation est soumise à de nouvelles règles9.
A la fin des années 1940, les deux cimetières religieux du village arrivant presque à saturation, le Conseil Municipal voulut prendre les devants et lança l’idée d’un cimetière communal ouvert à tous. Cependant ce projet, prévu en contrebas de la route départementale, au virage des Fontettes, ne verra jamais le jour. Il faudra attendre encore plus de 50 ans avant la création du cimetière public actuel sur un terrain cédé par la propriétaire de l’époque, Mme Alice Palix.
Nos deux communes étant situées en pleine terre huguenote, il n’y a rien d’étonnant qu’elles comptent de nombreuses sépultures privées, qui ont plus ou moins bien résisté aux assauts du temps. Elle se répartissent en trois grandes catégories :
-les tombes anonymes, situées au bord des champs ou au milieu des bois, qui ne comportent aucun signe distinctif,
–les tombes situées dans un coin du jardin, souvent signalées par un arbuste (du lilas par exemple)
–les tombes situées dans un cimetière clos, matérialisé par une grille, des murets et des cyprès comme dans la photo ci-jointe.
Et puis, au cours du XX° siècle sont aussi apparus les caveaux qui renferment les cercueils et les urnes funéraires.
En attendant la suite, passez un bon hiver.
Chap’s
| Les personnes nouvellement installées qui désireraient en savoir davantage sur nos deux communes peuvent aller sur http://fjep.chabriole.fr/journal-chabriole-en-ligne/ où sont archivés tous les numéros de la revue. Par ailleurs, mes articles consacrés à l’histoire locale (la Révolution, le train CFD, l ‘eau, la guerre de 1870, les années 1830, etc.) sont accessibles sur https://chabrillanoux.home.blog/ |
1 Il avait été scandalisé par l’affaire des indulgences : face à l’immensité des travaux de la basilique Saint-Pierre, les papes Jules II et Léon X avaient annoncé à leurs fidèles que ceux qui participeraient à son financement bénéficieraient d’indulgences et accéderaient plus facilement au paradis. «C’est une invention humaine, écrit-Luther, de prêcher que sitôt que l’argent résonne dans leur caisse, l’âme s’envole du Purgatoire. Ce qui est certain, c’est qu’aussitôt que l’argent résonne, l’avarice et la rapacité grandissent.»(n° 27 et 28).
2La première bible a été imprimée par Gutenberg à Mayence vers 1450.
3Telle qu’elle était définie à l’époque par ses adversaires.
4 Sièges de La Rochelle et de Privas en 1628 et 1629.
5 Louis XIV avait envoyé ses dragons dans les campagnes pour mater les récalcitrants. C’est ainsi que le 27 septembre 1701 le comte de Broglie donna l’ordre « de raser de fond en comble, jusque aux fondements, la maison du nommé David Marlier dit Ranchon, du lieu de Ranchon, paroisse de Saint-Michel–de-Chabrillanoux, dans laquelle il s’est tenu une assemblée, malgré la défense du roi ». Le malheureux Marlier sera pendu à Vallon.
6 Parmi eux, il y avait beaucoup d’artisans et de manufacturiers (notamment spécialisés dans des métiers prestigieux, comme le travail de la soie).
7 C’est une banalité de dire qu’à l’époque de la monarchie absolue, l’essentiel des décisions visait à renforcer le pouvoir royal et à maintenir les privilèges de la noblesse et du clergé, contre les intérêts du peuple (le tiers-état).
8 L’affaire Calas souleva l’indignation de Voltaire qui eut le courage de publier le Traité sur la tolérance, à l’occasion de la mort de Jean Calas, Il obtint une audience auprès de Louis XV et arracha la réhabilitation de cet innocent, hélas massacré pour rien, à coups de barres de fer.
9 « Ainsi, l’inhumation dans une propriété particulière du corps d’une personne décédée est autorisée par le préfet du département où est située cette propriété sur attestation que les formalités prescrites par l’article R. 2213-17 du code général des collectivités territoriales et par les articles 78 et suivants du code civil ont été accomplies et après avis d’un hydrogéologue agréé, qui constatera l’absence de risque de contamination des eaux ».